Les peintres voyageurs III

 LES      PEINTRES  VOYAGEURS ET    COLONIAUX III (suite)

 

Travaillant sur la réalité, l’artiste ne peut que manifester l’acuité du moment. Jules Lellouche aura été la personnalité la plus fascinante et la plus déconcertante. Parce que la plus fidèle. Ayant su, à la fois se rapprocher des mots d’ordre théoriques qui étayaient des démarches de  tradition figurative , et des arguments que l’on invoquait pour la justifier. C’ est dire qu’il entrait dans l’histoire avec toute cette fidélité qui assure bien des œuvres contre l’oubli . La sienne doit demeurer actuelle. Sa modernité rageuse, ardente, n’ a pas pris une ride . Né en 1903 à Monastir , et décédé en 1963 à Paris , Jules Lellouche sera le pinceau majeur de la sensualité méditerranéenne, qui a su accoucher sur ses toiles des paysages de Gammarth,  Sidi Bou Saïd, Goulette, Djerba, Monastir, Hammamet, Gafsa, Sfax, Venise, mais aussi des bédouines , un groupe d’enfants marocains , des rabbins , une jeune fille d’Afrique du nord , et des pivoines . Cette œuvre qui se définira dans la tradition traduit un accord fondamental avec le réel. Ses paysages, en particulier, sont d'une grande qualité de mise en place , de cadrage , où tout est dit tranquille , des choses , du rythme rassurant des saisons . Soutine appréciait.        

Méfiez vous des choses qui vous entourent. Tout semble à sa place. Tranquille, rassurant, sans histoire . Si vous regardiez mieux , vous verriz le danger . Il est là. Tapi. M'oses Levy ( 1885–1968 ) reproduit la réalité de son époque dans ses moindres détails . Des manèges, parasol , concert , tramway , plage , marché … bédouines , la belle juive…La Marsa , Paris , Venise …   

Il ne veut pas seulement épater la galerie ,creuse son affaire , parce qu’il sait bien que cette réalité qui a l’air si innocente est piégée . Quelque chose est caché là , que vous ne définissez pas très bien . Et tel le laboureur de la Fontaine , il revient cent fois sur son sillon, sa charrue-pinceau à la main , et découvre un peu du mystère . Pour nous le faire partager . Ainsi M'oses Levy , né le 3 février 1885 , est le fruit du Salon Tunisien et de ses périgrinations entre les deux rives de la méditerranée , Tunis et Viareggio , en Italie . La peinture de M'oses Levy aura deux aspects dont un art nouveau et un style vibrant , enflammé .  

Car on l’ aura bientôt compris M'oses Levy peint la vie en fête . Pour toutes les folies possibles . Il ne nous montrera , ni les folies , ni les fous . C’est parfois la plus belle manière de dire la joie de vivre , que de nous laisser l’écouter . Il suffit de construire le décor , de distribuer les vêtements , les accessoires . Le monde de M'oses Levy , c’est le manège de la vie . A nous maintenant de prendre place dans ses superbes fiestas . La dame en bleu (1917 _ huile sur carton ) assise sur la plage . Robe et chapeau bleus , regard droit , quelque chose dans la carnation qui dit la volupté . Elle va séduire  Toulouse-Lautrec au nom de la fête canaille, Degas pour sa sensualité presque bestiale , Renoir pour son allure de plante , et des hommes comme vous et moi , qui n’ont pas nécessairement leur nom dans ce bottin mondain qu’est la littérature ou les arts , mais dont ce livre sur les pionniers de la peinture en Tunisie , qu ‘ ils soient voyageurs , coloniaux ou Ecole de Tunis , aura retenu le nom .   

L’invitation passe souvent par la maîtrise technique . Autant le peintre de chevalet se sent écrasé par la lourdeur d ‘une tâche qu’il s’attribue , d’une responsabilité intellectuelle dont il se crédite , autant le dessinateur , que rien ne retient , spécule , brode , invente.En témoigne surabondamment cet artiste , très différent dans les techniques utilisées ( peinture , acrylique , aquarelle , gouache ) mais que rassemble le goût d’une couleur vive , pimpante et accrocheuse . Contraintes saines , qui n’entravent jamais la marche de l’imaginaire , ici surpassé jusque dans le traitement de la réalité immédiate . C’est en des périodes d’agitation qu’il faut regarder de telles œuvres . Nimbées de silence, de vitalité , et  de grâce . Sans doute la démarche de M'oses peut aujourd’hui échapper à ceux qui attendent de l’art qu’il les agresse , les étonne . Gavé de provocation , l’œil contemporain devra faire quelques efforts pour entrer dans cet univers de palpitation , de rêverie . Nullement défini dans des certitudes plastiques , un vocabulaire qui se fige en des formules , mais bien au contraire , malmené à la fois par les mouvances de la vie et la légereté de l’être, nourri de joie de vivre , en somme à l’unisson d’une expérience humaine , dans ses contadictions , ses paradoxes , dont elle refléte la juste mesure . C’est l’étrange pouvoir de l’art que de nous imposer l’idée que l’on se fera des hommes vus à travers les artistes. Et dont ils imposent les normes d’une tranche de vie . M'oses Levy  réalise une œuvre murale sur le thème de la Méditerranée au lycée de Carthage .

Rabbin , portrait de femmes au foulard avec tatouages , portrait d’un jeune garçon nommé Lassaad signés Maurice Bismouth (ou Bismuth ) . Des témoins de la << Belle Epoque >> ,c'est le plus authentique . D'autres se sont maintenus dans l'embellissement de la réalité . Lui a tenté de saisir dans une globalité objective cette réalité mouvante . Période de tumulte et de passion , parce que charnière de deux siècles , d’opulence et de misère , le XIX siècle finissant a trouvé , en lui son portraitiste .

Né en 1891 , décédé en 1965 à Los Angeles Maurice Bismouth, en dit tout avec aisance , et le Tunis qu’il nous propose a ce visage serein des grandes destinées . Les images de la réalité semblent noyées dans quelque liquide immobile , ou glisser derrière un écran d’éternité , s’enfoncer dans l’oubli ou resurgir . Allez savoir . C’est le charme d’un travail qui  situe l’ événement mais dans la distance crée par la mouvance du souvenir et notre manière de l’aborder . En somme , il visualise le phénomène de la mémoire . Fugace , fugitive , trompeuse . Faire le monde , le défaire , c’est le propos du dessin , qui a de l’ardeur et du piquant , mais s ‘ enerve , griffe et sème des taches , comme des cris , des grincements , sur la feuille de papier ; tant dessiner , c’est aussi dire ses joies , ses craintes et ses peurs . Ecriture de la réalité qui n’est pas que dans les formes , mais dans la saveur des élans du scripteur . Ecriture dans ses évidances . C’est tout  un  art d’être  à  coté d’une ressemblance rassurante et paisible. Maurice Bismuth réalise une œuvre murale à partir de l’œuvre de Molière , au groupe scolaire de Ferry ville (Menzel Bourguiba ) .

.   Toujours à la recherche du temps qui passe , du lieu qui renvoie aux images du passé . Sidi Bou Saïd , Mahdia , Ghriba , Kairouan , La Goulette , Carthage - dont Edgar Naccache sillonnait les venelles et les ruelles - s’accordent à cette espèce d’ élégance tranquille qui fait tout le charme de la Tunisie . Au paysage il donne plus qu’une âme , plus que de la grâce , une vérité cosmique, on sentirait presque les odeurs de la mer , celles des poissons et des fleurs  qui  enrobent  l’ urbain .

Mais il n’est pas qu’un paysagiste  voyeur , c’est un peintre abstrait de grande créativité . Tout devient sous son pinceau abstrait : une affiche arrachée , un mur barbouillé , une porte gribouillée , un rideau de magasin une œuvre monumentale d’art signé Naccache . Son œuvre est riche d’inventions et de couleurs vives . Faut-il parler d’abstraction quand ce genre d’étiquette vous situe les artistes militairement en des camps que l’on dirait prêts à s’opposer. Ici c’est un tempérament qui s’exprime . Au-delà des images , créant les siennes . Qui sont plutôt des invites aux voyages. Vivacité , sensualité , évasion et distinction . On ne décrit pas le monde ; on le suggère .

Né en 1917 ,Edgar  Naccache aura été l’une des figures les plus singulières de l’après-guerre , perpétuant tant ,par ses interventions que par l’univers poétique qu’il explorait une verve intérieure qui est , chez lui , proche de l’intervention sur le vécu . C’est un bouquet d’artifice , un chambardement de l’espace , comme une giclée de frénésie d’une peinture qui , sous son pinceau, avait des ailes .

Peut-on comparer le travail d’Edgar Naccache aux poèmes de Mallarmé , sans faire rougir de fureur les puristes ? Dans ses toiles , une sorte de tention s’établit entre l’abstraction du ciel insolemment bleu et la matérialisation tout aussi irréelle d’éléments concrets, structurés ( De Guingois _1983 _acrylique sur toile ) . Tout cela est sans légèreté .

La Méditerranée c’est un piège . D’autres y ont laissé leur peau , leur âme . Et leur talent . Nello  Levy y a trouvé une lumière , des rythmes , des couleurs , dont il use pour nous évoquer une réalité  opulente . Nul doute qu’ on ne peut parler de <<paysage>> en cette  étendue . Alors on peint des abstractions pour dire la passion, et non le silence , les flots , les vagues , l’horizon et l’infini. Fils de M'oses , Nello Levy( 1921-1992 )  a été depuis son enfance en Tunisie un féru d’art . Précurseur dans le travail de la céramique et des émaux sur cuivre : Il réalise deux grandes céramiques murales au lycée de Carthage et au Palais de Habib  Bourguiba , à Skanès. Mais aussi une fontaine pour l’office national de l’artisanat et la décoration du Café de Paris à Tunis .

Nello  Levy veut constituer un reportage  de la vie de tous les jours. Entre Tunis et Kram . Un constat quasi constant avec la méditerranée . Une sensibilité à fleur de peau éprouvée face à cette méditerranée qui le fascine tant . De La Goulette à Gammarth , son expressionnisme a cèdè sa toile à une abstraction , pure et dure. Des barques , marines , paysages marins…Il ne reste que les couleurs , leur structure a pris d’autres formes , d’autres écritures , d’autres abstractions .  Nello  Levy use de minutie pour quitter la figuration sur la pointe des pieds . On croit pénétrer en pays conquis , on s’égare en pays piégé . Chaque image secrète sa part de folie . Une folie si calme , ça étonne . ça a nom , une signature: Nello  Levy.

Voici une autre signature dont les premieres œuvres ,  des  moulins apparus sur ses toiles l’ont rendu célébre à travers la Tunisie et l’Europe . Moulin de La Goulette , souks , natures mortes , fleurs , nus , paysages de provence … Et encore 60 à 80 Moulins de La Goulette . Vous donnez votre langue au chat ? Je veux parler évidemment de Pierre  Boucherle .

Elève au lycée Carnot , licencié en droit , ami de  Derein et Modigliani à Paris . Mais aussi de Jules Lellouche ,M'oses Levy , Antonio  Corpora , Yahia  Turki , Ammar  Farhat , Edgar Naccache , Emmanuel Boccieri  réunis pour enfin se constituer en  1948 en << Ecole  de  Tunis>>  dont  Pierre  Boucherle  était  président  jusqu’à sa mort en  1988 .

Une peinture qui se fait docile à la montée des rêves . Mousse en écume  d’images , qui disent la part réelle , la part tranquille aussi , d’un esprit fécond . Une peinture qui révèle ses fonctions de représentation  confortante , au profit d’un vagabondage parmi les marginalités de la mémoire , dans le paradis de l’imaginaire . Elle met en exergue l’idée habituellement  rassurante que nous nous faisons de la joie de vivre . Une  peinture qui s’accorde des grâces , fonctionne comme un fabliau . D’ailleurs les Moulins de La Goulette y  jouent un rôle important . 

 Inondé de lumière , l’univers de Boucherle  est celui du quotidien. Nus , paysages et objets , posés dans l’espace , dans  l’évidence de leurs formes , mais sans que la  peinture soit  une photographie de cette réalité , mais une transcription  plastique , qui est moins une  synthèse , qu ‘une recréation sensible , ici  sensuelle , des formes dans leur couleur locale , mêlés à elle ; le tout unifié en une matière qui en est toute gonflée de saveur : le miel de l’espace .

Pierre  Boucherle a  joué dans l’après-guerre le rôle enviable de semeur d’idées . Et pourtant c’était surtout un assembleur . Cohérant , logique , infatigable , méthodique ,il procédait par série, par déduction . A partir de tel  élément du paysage , il  reconstituait tout un village . Allant de la réalité  la plus crue , la plus ordinaire , à une sorte de synthèse  . Que l’une de ses œuvres les plus  justement  connues  soient :  Le Moulin de la Goulette est assez significatif . Pierre  Boucherle peint l’obsession d’une époque coloniale . Lignes  additonnées d’une batisse qui a toujours interpelé son regard .          

Négocier ses souvenirs , c ‘est entretenir  des  rapports électifs  avec  la réalité . La parer aussi de ce quelque chose par quoi le banal devient merveilleux , et le temps aboli . Plus que la manière , d’une  hardiesse , d’ une rudesse de touche , qui dit la passion . La terre y a son vrai parfum , et le temps est aussi celui de regrets .

Amilcar, petite Sicile , port de Bizerte , Kairouan , Sidi Bou Saïd ,Gammart , Djerba , rue des Salines à Tunis , Hammamet , La Goulette ( ancien canal ) , Radès , fontaine à Gabès , place à Tunis , Tabarka … Pierre Boucherle a crée une tapisserie pour le lycée de Carthage et décoré La Maison de Tunisie, à  la cité universitaire de Paris .

Mille paysages , mille personnages de la Tunisie d’antan , qu’ Henri Saada  (né en 1906 et  décédé en 1976 ) connu surtout par les portraits , Antonio Corpora  ( né en 1909 ) – libre de tout académisme , flirt  avec l’impressionnisme , le fauvisme , l’ abstraction – Lellouche , Mifsud , Levy , Naccache , Bismouth  ou  Yahia  avaient reproduits sur  leurs toiles .  

C’est souvent par la manière dont on la reçoit qu’une œuvre d’art s’inscrit dans notre mémoire : certaines y pénètrent insidieusement  par une longue fréquentation , l’assiduité des musées , des ouvrages d’art à nous les faire connaître . Bientôt reconnaître . D’ autres pénètrent en nous par effraction . C’est un viol . Délicieux . Ainsi en est-il de celle  de Antonio Corpora ( 1909 ) ou d’ Emanuele  Bocchieri ( 1910-1998 ) . Et puis , le nom déchiffré , on ne l’oublie pas . Il y a de la noblesse  là , et de l’emphase , et du panache.  On  connaît maintenant l’anecdote  maintes fois reprises . Exemplaire . A l’instar  d’ un Ammar  Farhat qui dessinait sur les planches  du four à pain d’ une boulangerie , Emanuele Bocchieri peignait , à l’ âge de 8 ans , des scènes  sur les charrettes d’opéra . Portrait de  deux hommes assis , signé Bocchieri . Portrait de femme avec raquette , femme à la fenêtre , paysage marin , bédouines au puit . Ainsi est-il de ces œuvres qui vous captivent , retiennent votre regard , et ne vous lâchent plus . Qu’ y voit-on ? Généralement l’espace  incite  au rêve , le plus sublimé . On nous parlera de lieu d’inspiration et de muses . C’est là  où des peintres Tunisiens , français , Italiens , Russes , Hollandais  subjuguèrent Flaubert , Gide … Et d’ autres .

Corpora et Bocchieri ont fait  partie  tous les deux de l’Ecole  de Tunis .  Bocchieri  a décoré de vitraux et mosaïques l’ Eglise  Saint Joseph à  Bizerte , les services  topographiques de Tunis , comme pour marquer d’ une empreinte indélébile  son art  dans le paysage Tunisien . De son côté , Corpora  n’a cessé  de surprendre son public . De la peinture  classique ,  il ne gardera que l’ histoire d’ un itinéraire d’une vie d’artiste , la  technique ,quant à elle , a volé  en mille éclats . Devenu abstrait  en une peinture où ne prévalent que les idées novatrices .  

Que  ce soit à travers leurs huiles , leurs aquarelles ou leurs dessins , ces artistes-peintres  d’aujourd’hui ou d’hier recherchent la qualité de la lumière . Impalpable et vaporeuse , celle-ci diffuse sur toutes choses ( paysages d’ Henri Saada , et  d’ Antonio Corpora  ou de  Lellouche …) des touches de couleurs délicates et subtiles . Un tel dépouillement , une telle  humilité devant la nature révèlent une  sensibilité  rare . La Tunisie est bel et bien un jardin fleuri au flâneur de l’art . La lenteur de la flânerie est le garant de menues découvertes  qui font  tout le charme de la promenade à travers les paysages d’ Henri Sadaa et d’ Antonio Corpora . Regardez cette photo des années  30 Où élèves et professeurs à l’Ecole des Beaux Arts à Tunis  posent pour l’éternité . On relèvera assis et debout Henri Saada , Corpora , Vergeaud , Pace , Natacha Markoff . Ou encore cette autre photo qui aligne en un même rang Henri Saada , Durel , Boyer , Vergeaud , Azouz Berraïes , Natacha Markoff , et Frida Uzan .

Henri Saada , Corpora et bien d’autres , nul doute qu’avec de tels peintres soient , de surcroit , de bons professeurs . C’ est une ruche . L ‘ art s’ y apprend . S ‘y fait . L‘Ecole est ouverte . Ses ateliers à des élèves attentifs à parfaire leur métier . Plus qu’en toute autre discipline , ce souci est essentiel dans la peinture et le dessin qui demandent une initiation poussée .

L ‘évocation des maîtres du passé révèle curieusement une constante dans l ‘ approche , et un ancrage plus net dans la tradition . D ‘ où un Henri Saada fasciné selon les époques , par Rembrand , puis Goya et Delacroix . A preuve , le journal de Delacroix devient son livre de chevet . A partir de documents d’ époque , de photos et d’ œuvres éparpillées un peu partout dans le monde , à Tunis , Paris , Londres , Madrid , Rome …U. S. A.  Henri Saada peint des portraits intimes ,nus classiques ,paysages nostalgiques ,des foules envahissantes ,des mers à vous susciter les mille  réveries et méditations . Voici un artiste qui trompe son monde . Des paysages , des fleurs dans   un vase de Nabeul , des nus allongés ou assiss qui vous regardent , se donnant en spectacle avec le calme audacieux des odalisques : ce n’est pas cela qui compte . Ce n’est pas l’histoire qui vous est contée . Quelconque . Et cette peinture ce n’est pas en dépit des apparences , la réalité . Mais un spectacle artistique , un jeu de références où l’on découvre , peu à peu ,en décriptant avec patience  les images , toute une suite d’allusions , des clins d’œil : à Rembrand , Goya ,  Delacroix . Ingres étant dans les coulisses , qui distille la science de la volupté . Car s’il joue à étaler son musée sentimental , Henri Saada sait aussi , mais cela est presque un lapsus dans un discours très maîtrisé , dire la volupté qui l’habite . 

Un regard tranquille porté sur la réalité . C’est la peinture du quotidien , de l’amour  simple des choses . Une palette aux belles franchises , un traitement des formes en masses simples. En dehors de tous les combats menés au nom d’un progrés pictural , Saada traduit un accord fondamental avec ce qu’il voit . Et certainement avec lui-même . Heureux homme .

Admirez ce dessin d’une femme de Gabès , ces peintures de Tunis , ce barbier , cette bédouine sur la plage , cette oasis de Gabès … Gabès , résonne comme amours toujours . Naissance à Gabès en 1906 . Installation en 1931 , au 51, rue Al Jazira à Tunis ,là où il guèttait passer les foules immenses sous son balcon . D’ailleurs il n’a pu s’empêcher de les peindre dans ses œuvres les plus vivantes , représentant  ce porteur d’eau , cette adolescente avec son plateau de gâteaux sur la tête , pris dans le tourbillon et la foule de ces gens pressés par la vie .

Saada  a suivi une tajectoire des plus classiques : étudiant aux Beaux Arts de Tunis puis enseignant en sculpture , peinture et dessin dans ce même institut .  Participation au Salon Tunisien avec un premier grand format , intitulé  Le marchand de Pastèque . Ce fut la révélation d’un artiste .

D’avoir plongé le nez dans les bribes de son journal m’a fait totalement changer d’avis en Saada . Son air profond croqué par son ami Max Moreau  m’ avait donné l’idée d’un homme seulement soucieux de son succés , alors que l’on découvre à travers une phrase élégante quoique sobre , intimiste quoique mordante et pas trop narcissique , un homme attaché au vrai , dans ses nuances , au niveau de ses doutes , jusqu’ à sa mort en 1976  terrassé par des crises insupportables d’asthme .    

Ce que l’automobiliste d’aujourd’hui ratera par son zèle d’exactitude à ses rendez-vous , à l’urgence qu’il s’invente , le flâneur et passionné d’art le découvre , dans une  Tunisie sur toile qu’il parcourt en tous sens , faisant merveilleuse récolte de souvenirs et d’images d’ antan .

Autrefois , le voyage exotique portait le peintre , en Tunisie , vers l’Occident , lieu de rencontre des grands talents . Aujourd’hui , c’est vers l’époque des pionniers de la peinture en Tunisie que nous sommes poussée . Coups de foudre , coups de cœur , et peinture révélée  comme des flashes éprouvés au  travers l’histoire des œuvres et des hommes .

 Sans nul doute , c’est le Salon Tunisien qui a eu le mérite de nous révéler les signatures de l’époque : Pierre Boucherle , Armand  Vergeaud , Abdelkrim  Jossot , Maurice  Bismuth , M'oses  Levy , Alexandre Roubtzoff . 

 Justement , Roubtzoff (1884-1949) , globe-trotter à travers le monde et la Tunisie , ce Saint-Petersbourgeois de naissance a élu domicile dans nos murs , entre Tunis , Douar Chott , Carthage , et la maison du Baron D’Erlanger , à Sidi Bou Saïd . A partir des paysages de Tunisie , Alexandre Roubtzoff peint des villes , montagnes , maisons , échoppes , marabouts , cimetières , souks , nus , portraits… Ce peintre est capable de traverser la Tunisie de part en part , à la recherche de tatouages dans le but d’y percer le sens et la symbolique . Il se comporte en ethnologue averti , riche d’un savoir accumulé au cours de longs séjours dans le terroir tunisien .

Le souci de composition des tableaux et l’attention portée à chaque détail des costumes et tatouages rappellent avec exactitude les traits et caractéristiques de ces villageoises des différentes régions de Tunisie , à cette époque de l’histoire . Epoque riche en révélation de talents , à travers les manifestations artistiques de la capitale , dont le Salon Tunisien était un indicateur de référence . Nous citons  entre autres  Leo  Nardus ( 1868-1955 )  dont les portraits d ‘ européens , de bédouines , et les natures mortes  portent encore un signe distinctif .  

Leo  Nardus  a portraituré des princes d’ un jour , mendiants et orgueilleux . C’est plus qu’une galerie , la démonstration d’ un art qui atteint , ici , ses sommets , tant dans la précision , l’élégance , que par la vérité psychologique . Il serait intéressant de la confronter à une vision actuelle , à travers les recherches des ethnologues et des historiens de l’art . Leo  Nardus  suspend l’ envol du temps . Arrêt  sur l’image . Le créateur se met en situation par rapport à son environnement .  

Parce qu ‘ il est immergé dans la nuit des temps , le Tunis d’ antan, de tous ces  pionniers de la peinture , n’ existe que par les images . C ‘est l’ histoire rêvée . Les vestiges sont rares . Mais de l’imaginaire à la réalité lapidaire , on peut tirer un enseignement . Propre  à nourrir les esprits les moins préparés à recevoir ce type de clin d’œil . C’est peut-être parce qu ‘ en rendant un vibrant hommage à leurs prédecesseurs  que les plasticiens d’aujourd’hui s’y sentent en terrain familier . L’idée d’y rassembler des artistes d ‘ une époque s’y  justifie pleinement . Bonne occasion pour  que  Tunis fête ses retrouvailles avec ceux qui l’ont  révélé  aux yeux  des visiteurs de l’art . Qui perpétuent  des valeurs picturales s’ inscrivant moins dans  des courants que des recherches et des élans très personnels . C’est de l’unité même que se dégage  de son entreprise que l’art de tous ces pionniers  de la peinture en Tunisie  a  conservé ,  son style . Face à la production  picturale  d ‘ hier  et d’ aujourd’hui , dominé par la transposition du vécu , en options esthétiques , figuratives et abstraites , ce livre remet  l’art du créateur   au service d’ un style  plus soucieux de clins d’œil  sensibles d’ amitié entre membres d’une même palette .  Et  une telle peinture constitue une plage de repos  dans le tintamarre qui nous éprouve .    FATHI       CHARGUI 

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