Les peintres voyageurs II

 LES PEINTRES VOYAGEURS  ET  COLONIAUX   ( suite)                                                                

Plus que tout autre domaine, celui des arts est régi par des idées reçues. On a classé , défini à tout jamais , les <<grands>>. On s’est satisfait de leur avoir trouvé un rôle historique , soucieux de ne plus rien changer à un système hiérarchisé, bien structuré, où chacun est à sa place. Et tout le monde est bien content. Léonard de Vinci est universel , il a du génie , Bouguereau n’en a point , Van Gogh , qu’on appelle familièrement Vincent , est un maudit , et Manet un peintre bourgeois. Dites le contraire : vous êtes un sot. Prouvez le : vous êtes un esprit dangereux, un perturbateur. Et pourtant , parce qu’ils les aiment , certains <<spécialistes>> d’artistes( chacun ayant le sien ), entendent bien ne pas figer leur héros, le créateur de prédilection dont ils ont choisi de mieux faire connaître l’œuvre , dans cette Olympe froide où l’on distribue des rôles comme en une sorte de théâtre d’ombre.

Théâtre de fantômes emphatiques et pétrifiés dans une gloire qui est , à l’éternité, ce que le prêt à porter est à la haute couture. Une gloire définie non pas en fonction de celui qui l’incarne, mais avec un artiste choisi pour sa relative conformité à l’idée que l’on a d’elle.

La remise en question de celle-ci vous donne des gloires déboulonnées. Statue renversée, crâne brisé , on a un socle vide. C’est la contestation brutale : celles des révolutions. Et dans le monde de la culture, elles sont encore plus nombreuses que dans la réalité politique. En revanche, un approfondissement dans la recherche de la vérité n’apporte que des correctifs. Non de ces chamboulements catégoriques qui sont certainement aussi contestables que la situation qu’ils nient. Mais une approche plus précieuse de la réalité des faits et des hommes.

Alors que chaque siècle antérieur se résumait à une formule type, à laquelle chacun se conformait, l’art du début de notre XX siècle éclatait de toutes parts, prospectait tous azimuts. Les hommes qui le faisaient étaient aussi divers, mais l’histoire en a fait des espèces de figures de musée, figés chacun dans un genre, dans un schéma. La circulation des idées qui ont fortifié l’ avant-garde des années 1910-1930 va jeter des ponts entre Tunis et le reste du monde , dont ni la guerre ni le protectorat n’auront radicalment rompu les effets . Mieux encore , en un premier temps , l’avènement du 20ème siècle adhèrera aux idées esthètiques nouvelles . Mais loin d’ être l’exclusive des peintres voyageurs , cet essor de la modernité va prendre entre les mains des peintres coloniaux une vigueur exceptionnelle .

 

                   LES   PEINTRES     VOYAGEURS

 

Macke, Klee et Moilliet, trois peintres de nationalités différentes , allemande et suisse ,  partent de  Ezzahra , Sidi Bou Saïd puis Hammamet pour Kairouan . Ce voyage à travers les villes de Tunisie portera haut et fort les signes d’une nouvelle peinture .

A la figure aujourd’hui légendaire de Macke , Klee ou Moilliet , il convenait d’ajouter des visages , des formes , des démarches , dont on garde scrupuleusement les traces laissées à travers le paysage tunisien . Il ne faudrait pourtant pas qu’elles soient perçues comme des vestiges mais comme l’expression d’une vérité objective de l’Histoire . A ce titre , faudrait-il oublier la découverte d’ une peinture de Macke et de Klee , lors du commencement des travaux de transformation d’une maison à Saint Germain ( Ezzahra aujourd’hui ) . La maison en question serait-elle  cette villa au bord de mer du Docteur Jäggi , chez qui Klee et Moilliet ont séjourné à Saint Germain .  Oui . Le soir du samedi 11 avril 1914 , Macke et Klee peignait  sur un des murs de la salle à manger de la maison du Docteur deux petites œuvres : Macke un jeune homme sur un âne . Klee des scènettes de la quotidienneté .

Paul Klee naît en Suisse en 1879 , décédé en 1940 , d’une mère bâloise et d’un père bavarois ,a eu une enfance bercée par les arts .Un père musicien , mais lui aussi était un enfant doué ,vouant une passion démesurée  pour la musique et la poésie , mais enfin de compte c’est envers la peinture que sa vocation est attirée .

Paul Klee , Auguste Macke , et Louis Moilliet se rendent l’été de 1914 en Tunisie . ce sera la découverte des couleurs . A lire le journal de Klee la Tunisie prendrait aux yeux de ces peintres voyageurs un éclat particulier . En un mot , les peintures de Klee , se revèlèrent des carnets . Pour y jeter , en hâte , les instants d’émotion , de vision , arrachés à une réalité traversée par la passion de voir, de sentir , d’ aller au dedans des choses .

Ici dans la fulgurance  d’ un trait qui a des accents autant que des rythmes . S’éloigne des images au profit du style . Que ce  soit à travers ses dessins , ses huiles , ses gouaches ou   ses aquarelles , Paul Klee recherche toujours la qualité de la lumière . Impalpable et vaporeuse , celle-ci diffuse sue toutes choses (Saint Germain , Kairouan , Jardin du Sud ,Hammamet …) des touches de couleurs  délicates et subtiles . Un tel  dépouillement , une telle  humilité devant la nature révèlent une sensibilité rare .

Un magicien de l’aquarelle . Il l’étale sur la surface où  elle invente ses espaces . Traduit aussi la vie élémentaire , le frisson de l’arbre , la densité de la chaleur , et jusqu’au silence qui stagne . Ses paysages sont posés en quelques masses qui ont la transparence de l’eau et de l’air , la mobllité du souffle . Une réalité lavée de ses scories . Belle comme une promesse . Mais la mélancolie aussi n’est pas loin car peignant la réalité , Klee fait passer sans excés , avec une belle retenue et pudeur , ses sentiments . Sidi Bou Saîd , Hammamet , Kairouan , le sud , Saint Germain , Tunis … Il est des sites qui , par tradition , sont aimés des peintres . Une certaine qualité de la lumière , une organisation du terrain , une distribution heureuse de l’habitat  dans le paysage , un certain pittoresque , sont autant de raisons de choisir tel lieu , plutôt que tel autre .

Le dessin pousse sa tace dans l’espace , comme la mer ses vagues sur le sable ,et de trace en trace , un ordre s’organise , que parcourent des frissons , que soulèvent des pulsions , qu’animent des élans . Un artiste accordé aux rythmes du cosmos .

La découverte de la Tunisie avait transfiguré l’écriture plastique de Klee . Désormais , l’artiste suisse enrechira sa palette de mille signes . Signe avant coureur d’une expérience nouvelle dans l’art de Klee en particulier , et l’expression artistique européenne , en général .

Paul Klee est devenu désormais un peintre du signe . Dans l’espace de la toile , c’est l’aventure brutale , fulgurante , flamboyante , de la matière qui se pétrifie .On aurait envie de dire :foudroyée par quelque sublime aventure chimique , tant ici la peinture est avouée comme la simple manipulation de la matière qui est aussi son âme .

Dans la multiplicité des étapes que scandent son œuvre , Klee reste fidèle à lui même . Ou plutôt à l’idée qui sous-tend sa démarche , et qui veut que , de la réalité observée , analysée , saisie ,dans ses forces essentielles ,il parvienne , peu à peu , à ce mouvement , créé à partir de cet almanach<  Le Cavalier Bleu > ouvert à toute l’avant-garde européenne puisqu’on trouve aussi Derain , Picasso, Braque , Rousseau .

 Auguste Macke , peintre allemand né en     1887 à Meschede et décédé à Perthe en Champagne . Il étudia à l’ académie de Düsseeldorf et se rendit à plusieurs reprises à Paris découvrant la peinture impressinniste , Seurat et Cézanne . Il fut influencé par Matisse . Avec Franz Marc , Klee , Kandinsky , Macke se joint au groupe de Neue Kunstlervereinigung en 1911 , puis au Cavalier Bleu . En 1913 , il tomba sous l’influence de Delauney . Comme les fauves il simplifie les dessins et exalte les couleurs , mais différemment d’eux il agence l’espace selon des plans angulaires . Avec Klee et Moilliet Macke réalisa lors de son voyage en Tunisie des  aquarelles lumineuses qui dénotent une volonté d’approcher la nature le plus naturellement du monde.   

Avec August Macke , Klee renforcera lors le mouvement du Cavalier Bleu . Ce sera aussi le grand voyage en Tunisie . Au cours duquel , Macke produira à Saint Germain , Sidi Bou Saïd , Hammamet  et Kairouan  des aquarelles lumineuses . Les paysages de Kairouan , les enfants au bord de l’eau , le café des Nattes seront des œuvres remarquables .

Le trait court , enroulant et déroulant ses facéties , décidant de gags , se contient , quoique se risque en des détails saugrenus . C’est plus sophistiqué que le graffiti au charbon que Klee relève sur les murs chaulés de Tunisie , quoique l’on sente l’artiste louchant du côté de sa spontanéité et surtout de sa verve naturelle ! Un monde se décide cocasse , insolite par effet de détails accumulés . Signes arrachés aux détours des contours des paysages , formes piégées par leurs couleurs intrinséques dans les méandres de la palette .

On est dans la tradition de Paul Klee . Taches rêveuses , et matières spongieuse . C’est la pensée engloutie , comme une certaine stèle hiéroglyphe . Voilà ce qui justifie son voyage en 1928 en Egypte . Toujours partant pour la conquête du signe etdusymbole .Un monde formulé qui suscite l’émerveillement . Attention , tout le contaire de la forme immature .Comme l’on dit d’un esprit plongé dans ses origines . Un art totalement sophistiqué . Kairouan demeure à tout jamais pour Klee la référence des formes et des signes qui auront contribué à son art de se frayer un nouveau courant plastique . < je suis tout œil …en proie , au vécu … Braves garçons . Très doués . Macke léger et brillant . Moilliet . Rêveur . > Note Klee dans son journal .

<Ni Macke ni Moilliet , dont les traces du voyage tunisien sont celles de tableaux intelligents mais qui restent attachés à des scènes ou des anecdotes , n’ont subi le choc du voyage comme l’a subi Klee .> écrit Jean Duvignaud dans l’édition Céres de Klee en Tunisie .

Trois artistes ont choisi la Tunisie pour explorer de nouvelles couleurs et lumières : Klee , Macke et Moilliet . Le résultat est riche et foisonnant . Ils découvrent en 14 jours de voyage des signes et symboles tirés du patrimoine même du pays visité , tapis de Kairouan et culture arabe . Villes de paradoxe et d’excés . La Tunisie de 1914 regorge de détails . Un patrimoine culturel qui fuse de partout . Des tatouages , des modules de tapis , des couleurs de costumes tradionnels . Klee , Macke et Moilliet , qui fit le voyage pour la troisième fois , furent étourdis . Leur projet de voyage  en Tunisie , en janvier 1913 ,  chez Macke , était en soi un bonheur pour tous . Ce sera en quelque sorte l‘expérience déterminante de leur charte plastique , le sermon du Cavalier Bleu . Découvrir Tunis le 6 avril  1914 par Auguste Macke ( 1887-1914 ) , Paul Klee ( 1879 – 1940 ) et Louis Moilliet ( 1880 – 1962 ) , signifie piéger par Macke cinquante deux scènes de la vie par appareil photo , saisies comme repères pour esquisses et ébauches dans ses soisante-dix carnets de croquis , consacrés à son voyage en Tunisie . C’est aussi réaliser quarante deux aquarelles à partir de vue du port , marché , ruelle , maison , terrasse et jardin à Saint Germain , de paysage au bord de la mer…

Faits anodins devenus comme par enchantement  au travers le séjour de ces peintres èvenements majeurs . Ici , Leur démarche s’ accompagne de légende . On répétera que c’est lors d’une visite en Tunisie  en 1908 que  Moilliet s’est lié d’amitié avec Dr Jäggi . C’est en avril 1914 que le séjour des peintres voyageurs prendra corps et ampleur d'èvénement historique .

Klee et Moilliet habitant chez Dr Jäggi, rue de Sparte ,à Tunis . Macke au Grand Hotel de France ,  de Tunis . C’ est à Saint Germain , à la résidence secondaire du Docteur que les trois artistes réaliseront leurs travaux .  Jardins et fleurs , vue d’une rue , à Saint Germain , mais aussi vues à Hammamet , cafés et mosquées à  Tunis peints en aquarelles gorgées d’eau .

Louis Moilliet , qui fut du carré des jeunes artistes épris d’aventure picturale a joint avec Klee et Macke les chemins de l’expérience , pour l’affirmation de ce vertige où , au delà du paysage , il se retrouve tel qu’en lui-même . Au demeurant serein . Ainsi , Klee , Macke , Moilliet se placent , désormais sous le signe d’une époque qui veut qu’ un art soit teinté d’un particularisme national , expression d’une mentalité de groupe et d’une idéologie propre . Mais chacun conserve sa personnalité profonde .

 Macke est angulaire , Klee  modulaire , Moilliet globalisant . C’est alors l’affirmation des diversités , à l’intérieur d’une structure historique . L’art de ces peintres voyageurs étant tout à la fois l’expression d’un ordre de pensée , d’une volonté de clarté et d’une intériorisation du discours . Nul excés possible , on est là en bonne

 

 

compagnie .

Nul doute qu’avec de telles œuvres , de tels peintres soient , de surcroit , des références historiques . Ils sont là dans leurs univers coutumier . Klee se rend en Egypte après la Tunisie , Moilliet part explorer les suds de l’Afrique du Nord les années suivant son séjour d’ avril 1914 en Tunisie .

Avec cet èvénement de voyage en Tunisie , Klee , Macke et Moilliet  y font passer le relais des traditions . La Tunisie restera toujours le trait d’ union entre la paix , la tolérance et le reste du monde .

C’était l’olympe de l’art . La Tunisie , pays de la rencontre , de la tolérance entre les peuples . Entre peintres voyageurs et peintres coloniaux , l’art explosait d’humeurs et de sensibilités . L ‘art se nourrissait d’expériences vécues . Le grand siècle avait fait une mode de ce genre , et une régle . Le Salon Tunisien en était le garant . Y accéder , c’était s’assurer une professionalité autrement impossible . Temps de rigueur , mais aussi d’ une certaine beauté grave . Dont celle qui émane de ces œuvres peintes des mains des uns et des autres ,devenues célèbres depuis .

Autrefois , le voyage exotique portait le peintre vers l’orient fabuleux doré et tendre : sables chauds et odalisques comme appâts . Les artistes étaient attirés par l’orient dés le 19°siècle . L’exotisme né depuis le libre échange entre l’orient et l’occident , était consolidé par les relations commerciales , diplomatiques , et artistiques . Le voyage vers l’orient signifiait  le Levant , l’Egypte , la Syrie , le Liban  , la Palestine et la zone côtière de l’Afrique du Nord , Arabie , Perse , Inde . L’Espagne,  avec son passé arabe , et Venise , par ses relations historiques avec Constantinople .   

L’ Orientalime n’est pas une école . C’est une expérience vécue par l’artiste , des découvertes artistiques propres ou contemporaines , de lumière , de couleurs . L’ Orientalisme instauré par les voyageurs exprimait une volonté de compréhension de ces gens du voyage pour ces pays visités , aux civilisations millénaires . C’est dans ce contexte que Albert Aublet ( Paris 1851- Paris 1938 ) était venu en Tunisie . Il était attiré par la beauté et le charme de la Tunisie . Coups de foudre , coups au cœur , et peinture comme des flashes sur les hommes et leur pays . Aublet était venu pour la première fois à Tunis vers 1901 puis la seconde fois en 1904 , il peignit le portrait du bey . L’année suivante , ayant décidé de s’y fixer , il acheta un superbe palais ancien Dar Ben Abdallah . Il passait une partie de l’année en Afrique du Nord . Il fut president du premier salon artistique , La Société des Artistes de Tunis . Il a été toujours en contact avec ce salon , participant sans relâche aux manifestations artistiques à Tunis . Il envoyait ses paysages et ses portrais régulièrement au Salon des peintres Orientalistes Français . Albert Aublet peignait des scènes historiques , religieuses , des intérieurs , des femmes élégantes( femmes de Jerba, femmes aux oliviers ,exposées au Salon des Artistes Français de 1905 et 1910 )   , des nus .Albert Aublet rèvéle une recherche esthètique d’images propres au style Orientaliste. Aublet laissait percevoir une sensibilé différente dans ses œuvres entre avant et après 1900 .  

FATHI CHARGUI 

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