L'école de Tunis III

L'école de Tunis III ( suite et fin)

Ne cherchez pas trop  Tout est là . Suggestion du fruit défendu . Le fruit et le couteau . Le plaisir et le pêché . Le désir coupable , en somme . Toute la peinture de Jalel Ben Abdallah (1921)repose sur ce sentiment de désir , d'amour , d'Eros . A passer en revue toutes ses peintures , vous serez pris au piège de ses femmes au nez droit et aux yeux amandes . Visages des déesses de l'amour qui tue . Luxe, Calme et volupté . Des femmes qui vous invitent au paradis perdu, puis retrouvé , quelque part à Sidi Bou Saïd . Un village qui n'a cessé d'inspirer l' artiste dans toutes ses créations . Au fond , un bleu azur . Au beau milieu de l' infini la montagne de Hammam-lif veille sur la méditerranée . En avant plan : LA VIE .

Toute la philosophie de Jalel Ben Abdallah oscille entre la nostalgie du temps qui passe et les plaisirs de la vie qui fuient . On dirait que l'artiste cherche à capturer les insaisissables instants . De peur de voir filer entre ses doigts les menus plaisirs terrestres , il fige le bonheur métaphysique dans ses espaces plastiques . Il n'est heureux que s'il est à sa dernière touche de pinceau . On a l'impression que pour lui , la peinture suspend le cours du temps ( heureux ) . Alors, il peint les meilleurs moments de la vie passée et présente comme pour se constituer une mémoire heureuse : nostalgie , patrimoine , évasion ,désir , plaisir , Eros , joie de vivre .

Il est ici parmi les siens ! Ses copains , avec lesquels il inventait un art de vivre à Tunis . C' était la vie de bohême . Des rêves plein la tête . Jalel Ben Abdallah , Hédi Turki , Zoubeîr Turki , Safia Farhat , Abdelaziz Gorgi , Brahim Dhahak … Quand les peintres se font les complices d'autres peintres , ça devient << L' Ecole de Tunis >> .

Sans tergiverser , à travers leurs toiles les miettes d' une vie deviennent les jalons d' une mémoire . Hédi Turki (1922)peint avec le temps , le silence et la solitude , de grands applats qu'il descend sur sa toile en un geste unique et méticuleux qui conduit les espaces ainsi figurés vers les transparences et les perspectives infinies . De suaves morsures profondes ont fait naître ces planches violentées , nerveuses , qui vous éclaboussent de leurs éclats , de leurs séquences . Ses formes , ses couleurs sont riches d'accords fauves , de stridences rimbaldiennes et d' une abstraction tonique .

Quelle soit abstraction ou figuration , l'expression plastique de Hédi Turki ne le fige pas , elle le libère des lignes pures et des figures impures . La peinture , chez Hédi Turki est un acte de liberté . Il peint pour communier avec la nature et par là Dieu . Joindre l'infini . L'être et le néant .

L'apport de ces pionniers à la peinture en Tunisie aura été l'un des phénomènes les plus importants de la première moitié de ce siècle . La plupart d' entre eux militaient pour un art d'épure , une figuration sincére , une géométrie rigoureuse , qui va , dans son évolution , glisser vers  l'animation de l'espace par ses couleurs .

Avec eux , le phénomène de la création demeure entier . Savez vous que chacun d' entre eux a des secrets de création . Que Zoubeîr Turki( 1924 ) accroche ses feuilles de dessin mouillées à une corde pour les faire sécher comme un simple linge .

Allez savoir comment naît l'acte de peindre ? Dans la création ou la reproduction des êtres et des choses ? Une chose est sûre , Zoubeîr Turki est un grand artiste. Comment mettre en évidence tous les aspects de ce génie , peintre et témoin indépassable de son temps ? Quelque chose de facétieux , d' alerte , de sautillant , de joyeux même , caractérise l'essentiel de l'œuvre d' un artiste plutôt porté aux grandes stances poêtiques dans sa peinture . Mais l' humour est roi , ici et là , qui sous-tend jusqu'aux plus simples notations graphiques . Encore que chez lui la sobriété du trait n'exclut pas une certaine science du raccourci , la brièveté étant celle d'un quatrain face à une épopée . Car Zoubeîr Turki vise droit , et veut dire vite . Dans l'image comme dans l'idée qu ' elle est censée suggérer . D'ailleurs , le dessin , pour lui , est la manière de dépasser , de transcender l'anecdote , de culbuter les idées reçues , les formes adoptées pour verser dans le gag . Toute œuvre de Zoubeîr nous apporte un petit air frais , piquant , nostalgique .

En rendant hommage à ces artistes , on ne renvoie pas le public seulement à des repères ( des œuvres ) et des clins d'œil , mais à des signatures et des souvenirs . C'est aussi l'aventure de la mémoire .

Safia Farhat( 1924 ) fait , elle aussi , partie de cet ensemble d'artistes réunis pour le seul et unique objectif : L'art dans toute sa créativité . Dans ce portrait de famille avec dame , la peinture fait montre d' une grande histoire . C'est comme si vous y étiez . Nos grands-péres y furent les défenseurs des coutumes , nous , les contemplateurs d' une civilisation du plus haut degré de raffinement . Avec Safia Farhat , la peinture se consacre un peu plus aux traditions . Elle jète les jalons d' un art qui , faute de souvenirs , renoue avec les us de la mémoire collective . Hénné , bougies , et costumes traditionnels reflètent si besoin est , que l'art de Safia Farhat est bien là. Tenez , à travers l'œuvre  de  Abdelaziz Gorgi( 1928 ) , On relève une nostalgie d'une certaine allégresse des formes mécaniques , qui justifiait cette <<modernité >> invoquée par l'art de la moitié de ce siècle . Abdelaziz Gorgi s'inscrit dans cette perspective , qui vaut ce que valent les marionnettes d'acier et de bois dans le Karakuz des fêtes du mois de ramadan des années trente , quarante et cinquante : réceptacle de la lumière qui passe , des marionnettes démontées qui font la grimace . Et dont ces sculptures sont aussi comme des pièges . Imaginez des situations comiques , des mimes pour un théâtre du silence .

 l' hommage continue avec  Brahim Dhahak ( 1931 ). Passé maître dans cet art vénérable et dense qu'est la gravure sur bois , Brahim Dhahak  use d'une technique raffinée . De sa manière dépouillée , ténue , sensible et délicate , il dessine des personnages qui témoignent d'une ferveur quasi religieuse pour l'homme . Non plus d'une manière inerte et cérémonieuse propre à l'effrayer , mais dans une convivialité qu' accompagne une grande diversité d'options , de choix de liberté , de joie , et surtout d'humour . Un regard heureux porté sur la réalité ,la vie , la nature .

Si on accorde une place à chacun des artistes ,nous  tenons à la situer dans une continuité , une globalité de l'histoire qui doit être logique . Rationnelle On  part de cette idée que l'art est une technique de pointe . On en donnera ici les recettes . A chaque artiste la sienne : Roubtzoff , Moses Levy , Nello Levy , Henri Saada , Antonio Corpora , Naccache , Lellouche , Bismouth , Nardus , Boucherle . la crédibilité des artistes choisis tient aussi à la valeur des techniques et des spécialistes qu' ils ont su être . On aura ainsi , au fil des œuvres , tout à la fois le défilé des hommes et l'exposé des techniques dans lesquelles ils se sont distingués .

Si tout écrivain a des affinités littéraires qu’il exhibe ou qu’il dissimule savamment dans ses textes , il peut aussi se constituer des oatries d ‘élection . Ces liens , qui oscillent entre le désir d’enracinement et la volonté d’exil , sont de différents ordres . Intellectuel : l’ Angletrre pour Voltaire , la Suisse pour Rousseau , l’Italie pour Stendhal , les Etats Unis pour Tocqueville . Mythique : l’Egypte pour Nerval , l’Algérie pour Hugo , le Japon pour Claudel , la Tunisie pour Flaubert . Exotique : l’Espagne pour Mérimée , le Cameroun pour Gide . Méditatif : la Tunisie pour Gide ; à  moins que le hasard d’une naissance ne détermine un lieu d’ancrage irréductiblement inscrit dans la mémoire : les Antilles pour Saint-John Perse .    

Flaubert  écrivait : <<  j’ ai  visité  à  fond  la  campagne  de  Tunis et  les ruines de Carthage  , j’ai traversé la Régence de  l’est à l’ouest … que  toutes les énergies de la nature que j’ai aspirées me pénètrent et qu’elles s’exhalent  dans mon livre  ( Salammbô ) – A moi , puissance de l’émotion plastique ! réssurection du passé , à moi , à moi ! >> 

André Gide , cet habitué de la Tunisie  pour l’avoir visité plus d’une fois depuis le 18 octobre 1893 , écrivait le 6 juillet 1928 : << je  relis Les  Caractères  de la Bruyère . Si claire est l’eau de ces bassins , au-dessus pour en comprendre la profondeur . J’écrivais ces lignes , assis à la terrasse du petit hotel de Hammamet . Imaginons un instant une scène historique projetée sur l’écran de la mémoire des souvenirs des années 40 :André Gide jouant une partie d’échecs avec Jalel Ben Abdallah à l’ombre d’un olivier à Sidi Bou Saïd. Avouons que Art et Lettres s’y trouvent rehaussés. Installé du 4 mai 1942 au 27 mai 1943,chez les Théo Reymond de Gentille , à Sidi Bou Saïd , Gide termine le 31 août 1942 la traduction de Hamlet de W . Shakespeare et entame l’écriture de  Thesée .

Intarissable ,inépuisable ,insatiable image historique : qui n’ a pas rêvé d’une photo souvenir de cette importance là ? Et chaque fois, pied-de-nez au critique , le genre défie les chasseurs d’images : une fois qu’on a raconté l’histoire , campé les personnages , distillé le style , et glissé tout ou partie de son enthousiasme , la plume cède sa place aux couleurs du temps et de la palette , j’irai donc au plus pressé : planter le décor des lieux où souflent éperdument l’art et le hasard des rencontres .

Crée sous l’égide de l’ institut de Carthage , organe de propagande de la langue et de la culture  française . Le Salon Tunisien s’inscrivait dans une politique de domination et d’assimilation culturelle . Le Salon Tunisien recevait des envois de la France , et nombreux  sont les exposants , originaires de l’autre rive , qui enseignaient dans les ateliers du  Centre  d’Art de Dar Ben Ayed , devenu par la suite Ecole des Beaux  Arts .  

 Le Salon Tunisien_qui rassemble ce qu’il y a de mieux dans la production picturale chez les jeunes artistes_a pour habitude d’honorer , par une exposition particulière les nouveaux arrivés . Sans doute , en accord avec la sensibilté de l’art actuel . Un Salon qui pourrait ressembler à un autre avec son habituel saupoudrage d’artistes qui n’effarouchent pas le regard et sont simplement de bons professionnels .

La légende veut que l’une des plus importantes expositions du Salon Tunisien , tenue à Tunis en 1952 , ait réuni une  pléiade de plus de deux cents artistes : Boucherle , M'oses Levy ,Nello Levy , Naccache , Lellouche , Bismouth , Henri Saada , Antonio Corpora , Emanuele Bocchieri , Roubtzoff ,  Nardus …  L’histoire dira si le Salon jouera un rôle prépondérant dans la postérité des talents de cette époque . Curieux phénomène du Salon Tunisien . Il n’y a pas un seul artiste qui n’y ait pas gravi les marches de la célébrité sans y avoir accroché des œuvres .  

 C’est Tunis-mémoire . Des paysages tendres et nostalgiques d’un Tunis de quartiers , de la rue au quotidien . On errera dans un Tunis labyrinthique de ses venelles , superbe avec ses avenues aux mille ficus ,ses cafés aux terrasses historiques , son théatre en bonbonnière , ses cinémas affichant La Rose Blanche ou Jha …  Ce n’est pas un Tunis de rêve , mais un Tunis réaliste . A nos yeux : nostalgiques .

 Cette artère des plaisirs , des rencontres , de la parade , qui va de l’avenue Bourguiba aux avenues de Carthage et de Paris ,épouse l’inclinaison des souvenirs . On rêvera de ce Tunis au passé ,grâce à la peinture merveilleuse de ces artistes aux empreintes indélébiles . Au cercle du café de Paris , les artistes étaient fidèles au rendez vous. Dandy et beaux , bons vivants et ardents , ils avaient une conscience aiguë que le plaisir n’est pas le meilleur moyen de se trouver . Mais plutôt de se perdre . Et ils étaient de cette génération , de cette époque , de cette société , qui ne songeait qu’à vivre avec fureur intense , dans le ravissement . Ils avaient rendez-vous avec les femmes perdues de Baudelaire , les filles nubiles de Gauguin , les pouffiasses de Toulouse-Lautec , les vérolées d’Utrillo , les filles fatales , les muses de l’enfer , les fleurs de la mort . Jolie brochette , dont ils font les blasons d’un plaisir étrange, doux et subversif .

 N’imaginez pas que ces artistes- là parlent d’amour . Souvenez-vous qu’on n’en parle jamais mieux ,en art , que par des allégories . Etrange , étrange non ? Dès qu’un peintre couche une fille sur un canapé , c’est une odalisque , une égérie .Regardez la < danseuse espagnole > ces < nu à la chemise > , < nu endormi >, cet <hommage à Manet > , ce < nu couché > , < nu au divan > ,< nu à la chaise > de Pierre Boucherle (1895-1988 )disent long sur son talent , sans conteste , remarquable . Dont France , sa femme , scrute le génie dans l’édition Cérés de Pierre Boucherle : << je n’ai jamais pu comprendre , bien que j’aie vécu plus de cinquante ans avec un peintre , comment celui-ci , en utilisant la même couleur , était capable de faire un verre transparent , un pot de grés , un corps de femme ou des fleurs .>>

 Les belles accouchées sur les toiles de Boucherle sont saisies à l’instant de l’abandon . Corps languissants parmi les draps , visages sereins , corps allongés sur un lit ou assis sur un divan . Le peintre dit un monde de calme , sinon de luxe et de volupté . Une enclave de tendresse , dans le grand orchestre d’ une figuration tous azimuts , plus volontiers portée à l’expression des désirs et des plaisirs . Observez ces femmes au chapeau , à l’ éventail de M'oses  Levy . Mongia , Massaouda de Roubtzoff . Toutes ces femmes  ont fait le bonheur des peintres , construits pièce par pièce la légende de leur muse . Des femmes qui , le temps d’une pose , ont  enrechi la palette de l’histoire de l’art . Boucherle , M'oses Levy , Nello Levy , Naccache , Lellouche ,Saada , Corpora , Bismouth , Roubtzoff , Nardus, Ali Ben Salem, Ammar Farhat , Noureddine Khayachi , Hatim Elmekki , Jalel Ben Abdallah , Hédi Turki , Zoubeîr Turki, Safia Farhat , Abdelaziz Gorgi , Brahim Dhahak , Ali Bellagha , des personnalités qui ont épousé les grands courants artistiques de l’après-guerre . Rien n’échappe à ces signataires du manifeste de la fureur de vivre : le soufle de la vitalité et le charme de ces femmes à la beauté assassine .Faute d’être l’assurance d’une survie dans un univers céleste , la beauté serait l’assurance d’une survivance dans la mémoire des hommes . Le culte qu’ ils inspirent se prête mieux à la déambulation qu’ à la vénération au quotidien . D’ où la séduction que pouvait exercer sur notre être , la beauté de l’autre . 

Inspirés par l’idée d’observation de la dualité du temps et de l’ espace , les artistes qui , aujourd’hui , tentent d ‘ aller au plus près de la confidence , dans cette zone d’ ardeur où le balbutiement et la confession de Cassandre , ne peuvent s’empêcher de se référer à l’ Antiquité : La grande , la noble , l’exemplaire , celle-là même qui fascinait nos adolescences ! Quoi ! Cet immense domaine de stabilité , d’ ordre , de beauté , administré par l’art et ses serviteurs engloutis dans l’ombre ? Ne serait-ce pas l’image de notre destinée ? Tant de mystères et de secrets inévitables . Créatif , intelligent , original , génial , Ali Bellagha( 1924 ) , toujours égal à lui même , cogite , aux moyens de son pinceau , son biseau  et ces  ciseaux , sur le temps . Réflexion à prime à bord , commune , mais à  voir de plus prés  un piège . Piège pour ceux qui se hasarderaient à  emprisonner  l’espace et  le temps . Piège pour ceux qui tenteraient à en lever le mystère . Piège  pour ceux qui faisant fi de toutes les règles de la nature  chercheraient  à percer le secret  du sablier , de l’astrolabe , des chercheurs de croissant ou du marchand de soleil .

Pensez-vous ? Ali Bellagha persiste  et signe . Il passe outre , transgresse toutes les lois de l’imaginaire . Il persiste et dessine les chercheurs d’ éclipse . Voilà en un mot , comment Bellagha  eût  l’idée de rendre hommage au temps .  Au commencement l’ éclipse d’ août  de 1999 , puis il y eût le bogue de l’an  2000 . Deux faits a priori anodins , distincts , mais qui , aux yeux de Bellagha , grouillent de sens et de non sens . A partir de ces faits , il dresse un tableau de signifiants et de signifiés . Des toiles qui suggèrent la réflexion : voyage au bout de la lumière , le sablier  bloqué , ô temps suspend ton  vol , l’ astrolabe , le marchand de  soleil , les cherchers de croissant …  

Humour , dérision , méditation , tout y passe , pourvu que le spectateur exulte . Ali Bellagha , ce provocateur de la pensée unique , cet empêcheur de tourner  en rond renverse  tout , sens dessus-dessous . Il nous fait éclater de rire , partant de l’observation faite par Galilée , débouche sur les derviches tourneurs . Rien ne l’arrête . Chez lui , tout se prête à la réflexion : Après  avoir rendu de vibrants hommages aux peintres anonymes des fixés sous-verre , aux pionniers de la peinture  en Tunisie , à la fureur de lire , au centenaire du cinéma , aux carnets du doute , voilà qu ‘ il explore maintenant  l’espace et le temps . Homme de culture embrassant les arts et les lettres . Entièrement investi de missions hautement culturelles  tempérant  le haut  degré d’ébullition de la planète .Tous les artistes-peintres auxquels cet ouvrage  rend un vif hommage nous restituent le frisson qu’ ils faisaient passer sur les corps et les âmes de ceux qui s’y engageaient . Décidement , la beauté est inséparable de l’art . Toute mise en œuvre de l’image est une naissance . Ce fut celle de ces corps qui semblent ici surgir d’une longue nuit d’amour et de poésie.

FATHI CHARGUI

 

 

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