L'école de Tunis II

L'école de Tunis II

Sur les traces de Amara Debbèche , on gratte , on abat , on efface . Ne serait-ce pas finalement les absences qui nous intéressent le plus, dans ce grand déballage de rénovation ? Les rues de Tunis sont un chantier où la vie ne subsiste plus que sur le mode du pèlerinage . Comme si d’être profondément enfouie dans le passé , elle ne pouvait qu’en être l’écrin , son reliquaire . Son faire-valoir ?

Les pas se sont effacés , mais demeurent les œuvres . N’ est-ce pas alors le meilleur endroit pour suivre à la trace Amara Debbèche ? De ville en ville , il aura erré , cherchant moins l’aventure ; que sa palette à couleur . D’amitiés en scandales , de refus en enthousiasmes , il aura tracé , dans une Tunisie déjà assoiffée de liberté des signaux vers lesquels nous nous jetons , aujourd’hui , comme des lucioles sur une lampe , la nuit . On l’a suivi , d’ adresse en adresse , mais tous ses appels , ses invites , sont autant de refus , de lettres mortes . On l’aura deviné , l’enveloppe voyageuse reviendra de Paris . Le temps a effacé le souvenir . D’autres Ulysse sont venus planter leur tente . Mais en recenser les adresses était une bonne idée pour visualiser le parcours .

Cet artiste au temperement volcanique , toujours rebelle , et révolté, inscrit sa vie dans son œuvre et peut-être l’inverse aussi . Du dessin , il en fera des règles de conduite dans sa vie tumultueuse : Debbèche n’a pu s’entendre avec quelqu’un . Il était trop excessif pour être raisonnable . Né en 1918 dans la région du Kef et décédé en 1977 à Paris , orphelin très tôt . Il connut très vite une vie agitée . Ce dessinateur hors pair était doté d’une grande intelligence et de vivacité d’esprit . Rien à faire . Il a le coup de crayon et la force de frappe . Ses dessins se font d’un seul trait , sans la moindre hésitation . On y relève le maximun de vibration , d’intensité , de sensibilité . Ses peintures dénotent en revanche un certain rappel aux << fauves >> de la deuxième époque de Vlaminck .Peu importe ce que pense le public . Il était doué pour le dessin .

Dessinateur à << l’office des arts indigènes >> , illustrateur dans les grandes maisons d’ ‘éditions parisiennes .Il réalisa une fresque murale pour la poste de Mégrine. Dans la multiplication des étapes qui scandent son œuvre , Debbèche reste fidèle à lui-même. Ou plutôt à l’idée qui sous-tend sa démarche , et qui veut que , de la réalité observée , analysée , saisie dans ses forces essentielles , il parvienne , peu à peu , à cette pureté dans le dessin dite << froide >> , par opposition à celle qu’ inspire le sentiment , alors que lui s’appuie sur la réflexion . Froide donc , mais surtout harmonieuse en ses effets . Surprenante aussi dans ses développements , ses jeux . ses élucubrations intellectuelles . Rappelez vous  Cette fameuse calèche avec laquelle Amara Debbèche voulait coûte que coûte faire le tour du monde et qui , ironie du sort , ne put atteindre Hammamet . Il demeure sans nul doute un des   empêcheurs de tourner en rond des arts de Tunisie de la première moitié de notre siècle .

Pas plus qu’ on n’entend le clair et le joyeux tintement des cloches des chevaux au devant des carosses qu’ évoquait Yahia Turki , on n’entend guère , dans un Tunis assourdi par les autos , les cris des marchands , ces piétons du labeur quotidien , du travail domestique . Porteurs d’eau , marchands de fruits et de légumes , de takoua , de marrons chauds , d’ éventails , d’ oiseaux , de réparateurs de chaises .

Il y en eut cent , il y en eut mille , qui perpétuaient , par leurs cris , un Tunis médiévial , haut en couleurs et en rumeurs et d’un séduisant pittoresque , reconduit de siècle en siècle . Un Tunis des chanteurs  Saliha , Ali Riahi , de la troupe El Manar , du virtuose Ridha Kalaî , des danses orientales Zina et Aziza , de comédien Ali Ben Ayed , de Karakuz , de Charlie Chaplin , de Jha , de Tarzan , du voleur de Bagdad . Ville aux multiples fêtes. Si bien que , faute de bien vivre chez soi , on vivait dans la rue .

Si les cris de tous ces marchands ont disparu , couverts par celui des moteurs à explosion , quelques-uns de ces métiers liés à la vie du trottoir subsistent . Lunettiers , plastificateurs de permis de conduire et cartes grises , vendeurs de journaux à la criée , bouquinistes des trottoirs . Mais surtout les brocanteurs des marchés aux puces .Mille métiers qu’aurait piégé Amor ghraïri dans ses planches. Il est significatif que cette géographie d’un Tunis marginalisé , mais profondément ancré dans la mémoire colléctive , et ses instants les plus obscurs , ait été redécouverte par les pionniers de la peinture , ces révélateurs du miracle quotidien , du réel illuminé par l’art . Abdul , ami de Modigliani , a rendez vous à la médina , avec Pascin (Tunis , dessin aquarelle sur papier et huile sur toile , deux œuvres peintes en1924 ) et Dufy ( Escalier de la Résidence à Tunis , Les toits de Tunis , Vue de Tunis , Café à Tunis , Cour à Tunis , six aquarelles  datées de 1934 )  . Proposition pour un film-promenade avec , en toile de fond , un déballage qui ressemble à une chanson de l’humoriste Salah Khemissi .

 

Que l’évocation de cet univers désuet passe par la peinture est significatif . La peinture ( d’où son succés ) est porteuse de nostalgie . Elle ne renvoie qu’ au temps qui passe . Et ce n’est pas le moindre paradoxe que cette vie grouillante ne nous apparaisse que figée , comme la réalité de quelques tableaux de Yahia . Né en 1903 et décédé en 1967 , Yahia ben mohamed el hadj rejeb al hajjem connu plutôt sous le nom de Yahia Turki est né à Djerba . Après des études primaires puis secondaires au collège Aloui . Le jeune Yahia prit goût aux leçons de dessin du professeur Georges Le Marr . Son plaisir grandit au fur et à mesure de sa découverte . Il poussa ses connaissances du dessin auprés du peintre Perika . A l’âge de 22 ans , Yahia présente sa première toile au Une toile qui ne manqua pas de plaire à un public fort nombreux . A s’ y arrêter un peu , ce tableau dénote la fraîcheur d’ inspiration de l’artiste , couleurs vives et gaies sous les lumières de la méditerranée.

Pendant plus d’un demi siècle , Yahia Turki peint toile sur toile , peintures et aquarelles par millier. Des paysages de Sidi bou Saîd , des vues de souk , des mosquées , des mausolées , des ensembles bédoins et des portaits de femmes , de vieillards et d’enfants . Tout est dans le ton local et la naîveté , les couleurs de la Tunisie d’hier . Après Tunis , ce fut Paris qui abrita ses travaux . Il exposa succéssivement aux Gobelins, aux galeries Vincent et Charpentier . Il continua son périple à Lille , Nice et Bruxelles . Cette riche expérience acquise à travers les grandes villes européennes contribua sans conteste à l’éclatement de sa palette . De retour à Tunis en 1935 , il renforça son œuvre par des décorations murales et l’élaboration de timbres poste . Yahia n’avait-il pas fait en peu de temps tout le tour de son art ? Peinture , aquarelle … Voire critique d’ art et enseignement à l’école normale des instituteurs de Tunis .

Légendaires . Ainsi nous apparaissent aujourd’hui toutes les prestations de Yahia Turki . Mais où la légende confine au mythe c’est dans ses différentes interprétations de l’homme , la vie , le monde . Dans les trois , c’est l’art de Yahia Turki qui officie . On ne commente pas ces choses-là : on les reçoit pieusement . Ce sont les artistes qui fixent le temps . Autrement fluide,insaisissable . A chaque siècle ses titans , ses << phares >> Selon Baudelaire . A chaque èpoque ses chantres . Ceux qui bercèrent le siècle d’illusions perdirent les leurs dans les méandres de la vie . Mais , avant de mâcher la terre , face contre les ombres de la mort , ce fut une belle fête de l’esprit . On dirait que toute société qui court à sa fin s’offre ainsi un feu d’artifice . L’année 1912 fut celle de la participation d’Abdul au Salon Tunisien . Les flamboiements de la <<modernité >> y côtoyaient ceux des déliquescences 1900 qui s’attardaient .

Face à un Chebbi ,poète,qui musclait sa pensée à la provocation , Douaji, romancier et  dramaturge, avec ses multiples dérisions , subsistaient , en sautoir d'une société encore toute froufroutante , et dont Kheraief,écrivain, humait avec délice les relents hédoniques , les poêmes affectés de Bayrem Attounsi et la lumineuse machinerie verbale de Tahar Khemiri . Youssef Wahbi,acteur, et ses poses ostentatoires côtoyait un Abdelaziz Agribi,comédien, qui menuisait des tirades de Antar et d’ Otello et d’ amours trompées. La peinture , elle aussi , balisait un monde nouveau , transgressé avec Abdul et Amara Debbèche , restructuré avec Yahia Turki et Ammar Farhat _ Et pourtant les fluorescences d’ une vision éminemment bourgeoise , avec Azzouz Berraies , Ali Ben Salem, Noureddine Khayachi , Hatem Elmekki , Jalel Ben Abdallah, Hédi et Zoubeïr Tourki , Safia Farhat , Ali Bellagha , Abdelaziz Gorgi , Brahim Dhahak , subsistaient _ qui trouvera sa meilleure application dans le théâtre , l’art du spectacle , dont on était alors si friand . Mais cette modernité passait aussi par de nouvelles techniques d'expressions , comme la phonographie ou le cinématographe alors balbutiant et cherchant son esthétique .

Les petits films aux images qui tressautent , où fantomas gentleman séduit les foules , et ces actualités où l'on voit l'histoire se faire , sont des documents d'une inappréciable et émouvante beauté . Celle du vrai . Car il est une étrange leçon à tirer de cette confrontation . C'est qu'elle annule les frontières entre les arts et leur pouvoir de fascination , en même temps qu'elle montre combien du fait de cette multiplicité de moyens d'expression , cette époque s'armant de lucidité . Et si elle s'adonnait encore aux fastes, ferveurs et préciosités d'une époque 1900 qui s'attardait , c'est sans doute que , dominée par une peinture orientaliste , mais aussi apeurée par son devenir , elle hésitait à quitter le nid douillet que sa richesse lui avait préparé . Une cohabitation du fictif et du réel , de l'affecté et du cru , du violent et du douceâtre donnent à la civilisation , telle qu'elle s'organise entre 1930 et 1955 , cette saveur qu' elle a perdue depuis . La lucidité est restée au pouvoir . Les illusions , elles , se sont envolées .

 

Né en 1903 et décédé en 1962 ,Ayant vécu dans une famille de grande bourgeoisie , Azzouz Berraîes a porté sur son quartier de Sidi Ben Arous , à la Médina , un regard artistique précoce . De chez lui au passage Ben Ayed , lieu où était situé à l'époque l'Ecole des Beaux Arts , il a tout appris, malgré l ‘absence de l’usage de la parole , la vie des gens et l'animation des souks . Ses études auprés de Gustave Moreau , professeur de l'éléve Matisse , en ont fait un sculpteur de lumière , un créateur de peinture rassurante , douce , tranquille , qui évoque la Tunisie des années vingt à quarante : Tunis , la Médina …

La nostalgie des jours heureux . Chez Azzouz Berraîes , on se croirait à la belle aux bois … Tout est douceur , magie , et grâce de ce qui y passe . Fugitivement .

La fascination que peut exercer une ville sur une génération tient à des choses surprenantes , inattendues , certainement pas programmées . Le dessin de Tunis est sans doute l'un des plus parfaits qui soit . Et l'on dirait que tout avait été prévu ,  voulu dés ses origines .

Qu'il se soit ancré sur un golfe , ait pris en laisse ses baies voisines , qu'il se soit forgé une même destinée avec Carthage , suffit à éterniser une option qui va connaître les à-coups , les rectificatifs , les ajouts de l' histoire . Tunis , carrefour des promenades , des souks , des parfums , des métiers ,des ruelles , des venelles , des traditions , des us , des ombres , des lumières , des musiques… Des images . C'est l'histoire de ce sillon qui a pour noms Bab El Kaouas ,El Hfir , El Halfaouine ,Bab Souika , Rue du Foie , Sidi Mehrez , El Kaadîne , Rue du Pacha , Bab Bnett ,Kasbah , Bab Mnara ,Bab Jedid , Bab Al Jazira , Bab Bahar , et qui fut transfiguré au fil du temps , avant d'être , peu à peu , rendu à la vie quotidienne , mercantile , d'une population âpre au gain , et futile .

Les tracés effacés , les lambeaux menacés , il ne reste plus , pour la mémoire collective , que les œuvres de Jalel Ben Abdallah , Abdelaziz Berraies , Ali Bellagha , Brahim Dhahak , Ammar Farhat, Abdelaziz Gorgi , Noureddine Khayachi , Ali Ben Salem,Hédi Turki , Zoubeîr Turki , Yahia Turki , ces merveilleuses images du début de notre siècle qui décrivent un Tunis et ses banlieues résidentielles , La Goulette , Carthage , Sidi Bou Saîd , La Marsa , figés de silence . Mais tout pèlerinage transporte avec lui cet air vif des grands chemins . Il nous est évoqué par un tracé des itinéraires , et leur balisage d'édifices à travers la Tunisie .

C'est l'air du large qu' achemine la méditerranée , rythmée par ses plages , serrée par ses ports et ses quais . Ils sont nombreux , les peintres qui ont chanté Tunis et sa Médina , Tunis et ses bords de mer , Tunis et ses paresses , et ses prouesses ; et on les retrouve tous , là , en un astucieux défilé maritime . Car on lit ce livre , comme en se promenant en bâteau . Découvrant la ville du cœur même de son golfe , qui est son nerf . Partir , dit-on , c'est mourir un peu . Il est pourtant des voyages qui sont autant de retour à la vie . Des voyages au très long cours , des voyages toujours inachevés . Est-il d'ailleurs jamais question de débarquer vraiment ? Par hasard ou par nécessité , par amour ou par tendresse , par nostalgie ou par illusion , on s'est un jour retrouvé moussaillon ou passager clandestin et l'on a su tout de suite que cette errance-là serait la vie . Pour l'un , le périple a nom Ibn Khaldoun , pour l'autre , il s'appelle Messaâdi, le philosophe . Ou El Mehdi ( Salah ),le compositeur et le musicologue . Ou Naccache ou Ben Abdallah .

 Ainsi , pour beaucoup , de peintres . Oh , bien sûr , l'errance prend tous les jours des chemins de traverse et croise mille autres routes . Cependant , les étapes de ce si long voyage en viennent à se constituer comme une immense terre natale avec ses villes , ses campagnes , ses bourgs , ses ports, ses forêts et ses sommets . Plus de vingt relais d'un seul trait c'est ce que évoque cet hommage/ voyage . Il serait complètement vain de vouloir relater ici un tel périple dans toute la précision de ses péripéties . Pour aller vite , disons que nous avons déjà évoqué jusqu'ici sans ordre alphabétique ni chronologie les grandes figures de proue de la peinture contemporaine peu connues il est vrai par la génération actuelle : Abdul , Debbèche , Yahia et Berraîes . En tout état de cause , il est impossible pour les passagers du navire / Hommage d' ignorer plus lontemps ces équipages . Ils ont beau ne pas tracer sur la carte la même route , ils relâchent dans le même port : la grande fringale d'absolu de Madame Peinture . Ali Ben Salem , Ammar Farhat , Noureddine Khayachi , Hatem Elmekki , Jalel Ben Abdallah , Hédi Turki , Zoubeîr Turki , Safia Farhat , Abdelaziz Gorgi , Brahim Dhahak ,Alexandre Roubtzoff , M'oses Levy , Nello Levy ,Henri Saada , Antonio Corpora ,Edgar  Naccache ,Jules Lellouche ,Maurice Bismouth ,Leo Nardus ,Pierre Boucherle , atendent sur les quais le départ . En face , sur l'autre rive , Ammar Farhat , agite un mouchoir .

Ali Ben Salemné en 1910 , ce libérateur du rève qui en 1936 , à 26 ans ,à l'âge où d'autres s'initient à peine à la forme et à la couleur , faisait déjà l'objet de la critique émerveillée de Ali Douaji . D'ailleurs , il ne céssât depuis de nous inviter à l'évasion . Regards de femmes emplis de tendresse et de douceur , oiseaux en partance vers les cieux des mille libertés , fleurs fraîchement cueillies du paradis perdu . Tout dénote dans ses toiles conçues lors de son long séjour en Suéde le désir et le plaisir de l'homme éclaté sous l'empire de ses phantasmes . Jamais une peinture tunisienne n'a révélé autant de liberté dans son expression plastique . Liberté dans la représentation des corps féminins et épanouissement infini dans les couleurs . Le génie créateur de l'artiste semble avoir il est vrai épousé au travers ses œuvres les images rêvées du Nirvana . Sensualité , Erotisme , Mysticisme contribuent tous sans conteste à l'éclatement de l'élément constitutif plastique dans la structure de l'œuvre de Ali Ben Salem . Avec Ali Ben Salem , l'imaginaire tunisien a réussi à outrepasser les tabous de l'image de la femme représentée dans l' iconographie arabe .

Hatim Elmekki écrivait le 23 février 2001  dans le jounal LE TEMPS à l’ occasion de la mort de Ali Ben Salem : …puisqu’il est question d’un de nos peintres , pionnier de surcroit , le moment paraît s’imposer , dans le calme et la sérénité qu’ autorisent l’éloignement et le fading dans nos rapports , pour s’interroger sur son art après avoir connu l’homme qui l’a généré .

Disons tout de suite que nul ne saurait lui contester le sens de la joliesse et le don d’une certaine grâce hérités d’ancêtres situés loin dans le temps et l’espace puisqu’il s’agit d’artistes turcs et persans hantés par Ferdussi , Yanus  Enré ainsi que par l’illustre mathématicien Omar Khayam , poète de même .

Paix et sérénité étaient leurs mots d’ordre ; les fleurs en bourgeons , les tourterettes , les biches et les jeunes adolescentes y sont comme des présents offerts au cours d’une vie intemporellee passée hors des prages et autres révolutions funestes . Un poison redoutable ne peut-il pourtant pas être distillé par le plus délicieux des nectars ?

Chez Ali Ben Salem aussi , les femmes et les vieillards tous deux symboles d’innocence , ignorent les sorts sinistres propres à l’esclavage avec son cortège de révolte et de clameurs .

Ben Salem s’en détourne là , où parmi les contemporains , Bacon se complait …

Ammar Farhat  (1911-1988),ce poête du '' Café de Paris '' qui s'attablât toujours à la même heure , à 11 heures du matin , comme pour se ressoucer des images de la vie des gens de la rue . Cet homme dont le destin a fait peintre . Alors qu'il put être boxeur ou mitron . Mitron , il ne cessât de dessiner avec des clous sur les planches de pain . Boxeur , il en a la carrure et la silhouette , mais pas le cœur . Il l' avait il est vrai ailleurs .Pour d'autres coups . Touches de pinceaux et coups de couteaux .

Le crime était presque parfait . Son esthétique était née . Expressions de visages et perspectives de paysages . Tous confondus sur un même itinéraire : images de la vie qui bat au rythme du temps qui passe . Boussâadia , symbole des fêtes populaires . Mariages tunisois en " fouta et blousa " et "hadharat " , arrêt sur l'image de quelqu es traditions que Ammar Farhat a voulu sciemment figer sur un tableau de peur que le modernisme les défigure . Soirée paysanne au clair de lune . Portraits de gens du peuple … Telle a été donc la galerie de personnages que Ammar Farhat a tenu à aligner sur ses toiles comme pour mieux les sauver de l'oubli . Sauver la vie , semble crier Ammar Farhat dans ses peintures . Peinture qui , de son vivant , a séduit plus d'un chasseur de rêves . Le trait est net . La touche est précise . L'expression suscite le mouvement . Les couleurs suggèrent l'atmosphère .

Tout a été étudié . Rien n' a été pris au hasard . Rien non plus n'a été omis . Ammar Farhat veille sur l'équilibre esthétique du tableau. L'harmonie d'un tableau ne doit-elle pas en fait réfleter l'harmonie du monde ? Semble se dire le peintre . La peinture , c'est un peu l' horloge de la vie . Elle indique l'heure de fixer les mouvements de ces êtres éternels, immortels , chers à Ammar Farhat .

Noureddine Khayachi (1918-1987) , ce graveur de l'histoire qui ne cessât de surprendre les instants de la vie des tunisois d'antan : EL Kouteb , Dar el Maalma , Rebaîbya , La Daggazza , Kharjet Sidi Bou saïd , El Hannana , El Maalma du Malouf , Halket El Ineb , El Hammam , Tabbal El Bacha , Sidi El Halfaoui , brosse des tableaux de familles et fige des portraits de notables comme retient un cinéaste un diaporama sur l'étendu de l'écran . Belle galerie du passé conjugée au présent , avec ses moments de bonheur et ses instants de plaisir . Pour peu , on dirait que l'écoulement du temps s'est arrêté au beau milieu des joies d'un monde évanescent . Noureddine Khayachi ne peint pas le malheur . Essayez de dénicher quelque part dans ses tableaux une quelconque tristesse , vous ne la trouverez pas . Noureddine Khayachi peint la Dolce Vita comme Fellini filme Anita Ekberg dans la fontaine romaine de Trevi . Tendresse , douceur et joie de vivre . L' artiste a opté sciemment pour la vie tunisoise sous ses meilleures facettes et dans ses plus beaux jours , comme pour nous montrer que la nostalgie ne suscite que des soupirs de regret du temps qui fuit . Tunis d'antan était une belle page d'histoire . Tunis d' aujourd'hui est un regard fixé vers le futur . Les Beys de Tunis d'hier ne sont plus aujourd'hui que des portraits . Plutôt des signatures . Et quelle signature ? La signature de Noureddine Khayachi . Une fidélité à l'histoire et au patrimoine .

Hatim Elmekki né en 1918 à Djakarta en Indonésie, ce prestidigitateur du pinceau , transgresse les lois physiques de l'équilibre des formes et des couleurs pour mieux ressortir des règles du réel vécu un nouvel ordre ésthètique . Tout est fait pour nous détourner de l'ordre établi plastique . Les formes ne sont plus chez lui celles que l'acquis culturel a retenu au fond de notre subconscient . Elles sont autres . Les couleurs aussi . Elles renaissent à son contact , sur sa palette . Elles reprennent vie dans les lumières du génie créateur de l'artiste . La création , chez cet artiste , est une destruction pour une nouvelle construction . L'art de Hatim Elmekki est un puzzle non reconstitué mais recrée . Destruction volontaire de l'ordre des choses pour une reconstruction majeure inter-imaginaire . Assembler ce qui paraît dissemblable . Poupées et machines de guerre , proportion hilarante des personnages , puissante dérision face aux malheurs de la vie , haute méditation in vitrio devant l'univers . Tout est présenté dans ses œuvres comme un éclatement de la pensée . Une remise en question d' un ordre qui a été instauré par les décideurs de la guerre , de la famine , du sous-développement du tiers monde. L'œuvre de Hatim Elmekki est en ce sens édifiante . Elle crie : Arrétez le monde , on veut descendre ! L'ordre du monde est ailleurs . Il est purement esthètique . Salon Tunisien . (Lire la suite L'école de Tunis III)

FATHI CHARGUI

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