L'école de Tunis I

      TUNIS  D ‘  ANTAN :     ECOLE  DE  TUNIS         

 Il est utile de souligner les relations qui peuvent exister et se créer entre peintres voyageurs et peintres coloniaux . Europe-Tunisie est une ligne symbolique dans l’espace , et dans le temps ,elle visualise des relations qui se sont établies entre les deux continents pour la création d’un style d’époque .

Des lignes suaves , sensuelles , qui se veulent lénifiantes . On se construit un environnement de quiètude , de confort et de sensualité pour échapper à la cruauté de la réalité . Le prolongement vers l’acte actuel , l’ Ecole de Tunis , fait montre d’un témoignage vivant et présent des peintres voyageurs et coloniaux , ayant séjourné ou vécu dans un pays pour lequel , ils avaient un frisson particulier . Force est de constater que tout peintre du monde a son pays et la Tunisie ,  pour l’intensité des couleurs de la Méditerranée .                  

Ce sont des peintres << coloniaux >>.La carrure,et le style. Voici M’oses Levy , né en 1885 à Tunis . En face :Jules Lellouche , un habitué du Salon Tunisien . Et quelques autres , nés eux aussi avec le siècle : Max Moreau, Edgar Naccache , Jacques Nam ,Alexandre Fichet, Cécile Bougourd, Armand Vergeaud, Natacha Markoff , Léo Nardus ,Charles Tribolet, Frida Uzan, Jacques Marmey, Gäeten Mifsud, Abdulkarim Jossot, Louis Lemonnier, Felix Guyot-Guillain, Gabrielle Lesne, Nello Levy, W.L.Louis,Lucien Madrassi, Pierre Boucherle, Henri Dabadie, Alexandre Roubtzoff, René Pinon, Henri Pontoy, C.Martine Prégnard, Henri Saâda, Edmond Küss, Jeannine Varesme, Auguste Durel, François Eberl,Pierre Gourdault, Marie Martin-Gourdault, Antonio Corpora, J.Cros,Maurice Picard, Pierre Berjole, Pierre Demoutier , Jules Louis Desmettre, Nasreddine Dinet, Arsène Dumas, Robert Hue, Jacques Arnaud, Paule Aubert, Maurice Bismuth, Antonin Bréfort-Porché, Fernande David, André Delacroix, Georges Delaplanche.

On les oppose. C’est le temps qui s’affronte à travers eux. Quelque chose les rapproche. S’il donne dans la mise en scène d’atelier, et le peplum, la référence classique, du Salon Tunisien en faveur à l’époque, l’art n’ est-il pas victime d’un certain complexe d’indigénat ?Tousces peintres<coloniaux> , nés en Tunisie ou venus de divers pays étrangers  reprennent le flambeau de cette fuite en avant. Ce sera vers le flamboiement de cet orient où vont s’ énivrer tous les grands esprits de l’époque. Jamais plus qu ‘ à travers eux l’art n’avait atteint ses propres limites, pour accéder à cette zone des délires intérieurs du dépassement de soi. La réalité était trop étroite pour eux. L’ivresse de l’un passait par la sensualité des corps, celle de l’autre par les parfums exotiques. Visages d’autochtones à droite, à gauche des marabouts qui recèlent des splendeurs secrètes. Des splendeurs défendues.

Il en est de la vie intellectuelle comme de la flamme du soldat inconnu .Il faut sans cesse la ranimer.La circulation des idées n’est régie par aucune loi naturelle. Si personne ne se dévoue pour relancer le débat ou risquer des idées neuves, l’énergie fatalement tombe et plus rien ne se passe. Or, les artistes ne sont jamais mieux aimés que lorsqu’ ils sont morts. Vous voyez brusquement leurs oeuvres exhibées sur toutes les cimaises.              

C’est à n’y pas croire. Il y aurait des malédictions artistiques que même les siècles ne finissent pas par lever. Il y aurait des forteresses définitivement hermétiques à certaines peintures, à certains peintres. Que Tunis, du temps où ils vivaient ,n’ait jamais donné à Abdul ,Debbèche, Yahia, Berraïs ,et quelques autres l’hommage qu’ils méritaient, passe encore. Mais que tant d’années après leur longue carrière ou leur disparition, on n’ait rien publié sur leurs vies et leurs oeuvres relèverait presque du canular à répétition, si ce n’était tout bêtement un authentique crime.

Justement , pour ne pas laisser le passé jaunir leurs pages d’histoire et jeter leur leg culturel au fond des mémoires un peu trop galvanisées par la réalité d’ici et maintenant ,cet ouvrage rend  hommage haut et en couleur à tous ceux qui , connus ou peu connus , ont été sans conteste il y a plus d’ un demi-siècle les pionniers de la peinture en Tunisie . En effet, ce livre réunit  une pléiade d’artiste que seuls le génie créateur assemble et la foi détermine en une époque (1930-1955) où faire partie des peintres coloniaux paraissait une vue de l’esprit et constituait un aléat qui vouait son homme à l’aventure. Quelle conviction avait elle donc déterminé l’action de ces hommes ?

Boucherle , Nardus ,Bismouth , Lellouche , Naccache , Nello Levy, Moses Levy , Roubtzoff , Jilani Abdulwahab dit Abdul ,Jalel Ben Abdalla, Azzouz Berraîes , Amara Debbèche ,Brahim Dhahak,Safia Farhat , Ammar Farhat , Abdelaziz Gorgi,Noureddine Khayachi , Hatim Elmekki , Ali Ben Salem,Hédi Turki , Zoubeîr Turki , Yahia Turki.

Des noms qui disent long sur leurs talents respectifs de peintre , dessinateur , graveur , céramiste , tapissier et sculpteur . Evocation de plus d’un demi siècle de peinture en Tunisie . Remonter le cours de l’ histoire et célébrer l’ art pictural en Tunisie . Qu ‘ on ne vienne pas nous raconter que créer , c’est seulement souffrir sur le moment , dans l’instant , que c’est accoucher , et puis se relever et vivre avec fougue ce qui s’en suit . La libération , et l’épanouissement . Créer , c ‘est encore souffrir après coup . Pour l’artiste , le rideau ne tombe que sur le dernier souffle , et le mot fin n’acquiert sa valeur réelle que dans la cessation de la vie , dans la mort .On écrit un roman , on réalise un film , on peint une toile , on compose un mouwachah ou un concerto, on peine , on se tourmente , on se torture , on saigne même , mais ce n’est rien , strictement rien , comparé à ce qui nous attend . Certes , nous savons que l’indifférence du plus grand nombre nous guette , mais en secret n’espérons-nous pas être reconnus par les nôtres , nos pairs , nos juges ? Or , plus nous rompons avec la règle , et plus nous nous exposons à subir la terrible loi du rejet , du refus . Au fond , nous souhaitons être adoptés , et on ne nous reconnaît même pas . Nous n’existons pas .Nous sommes nuls et non avenus. Nous sommes tous , et j’insiste sur le tous , des Abdul , des Yahia , des Debbèche , des Berraîes , pour ne choisir que des exemples relativement réhabilités . On explique de diverses manières la grande floraison artistique qui se produisit en Tunisie aux environs de 1930 , et constitua l’épanouissement du réalisme tunisien . Selon notre humble  avis les pionniers de la peinture en Tunisie semblent avoir tenu à cœur de naître aux alentours de l’année 1920 . Et de donner des noms : de 1890 à 1931 , par exemple , naissent Roubtzoff , Nardus , Boucherle , Abdul , Yahia , Berraîes , Ben Salem , Ammar , Khayachi (noureddine ) , Elmekki , Ben Abdallah , les Turki , Farhat (safiat ) , Gorgi , Dhahak , Naccache, M'oses Levy , Nello Levy … Liste impressionnante , en effet .Tous ces jeunes gens seront prêts , vers 1930-1955 ,à entrer dans leur période créatrice . M ais pour faire quoi ?

Les itinéraires ne sont pas forcément prédestinés dés l’heure de la naissance . Leurs talents auraient pu faire de Ammar Farhat boulanger ou boxeur , de Yahia artisan ou instituteur . Ils devinrent cependant peintres , peut-être parce que ces années-là connaissent , en ce qui concerne les générations , un autre phénoméne que les historiens ne paraissent pas avoir repéré . C’est que les arts plastiques tunisiens sont à l’ époque quasiment sans maître . Il n’ y a pas de créateurs tunisiens vénérables , unanimement respectés , dont l’exemple et l’ œuvre pésent de leur poids sur la production des artistes du moment . Tous les peintres de cette époque là tiraient leur inspiration d’un imaginaire un peu trop coupé de la réalité tunisienne .L’art colonial portait surtout sur l’orientalisme . Quoi qu’ il en soit , le poids du passé est léger dans le monde artistique tunisien entre 1930 et 1955 ,et toutes les places sont à prendre .

L’ explosion artistique se serait donc produite grâce à un vide au sommet ? Pour l’avenir de la peinture Tunisienne , ces pionniers ne méritent –ils pas cette reconnaissance ?

René Char confie quelque part les plaisirs de la nuit , quand le silence est total autour de soi et qu’on laisse aller la plume , le pinceau , la pointe des ciseaux , sur le papier , dans la matière . C’ est l’heure des confidences à soi-même ; des aveux . Des hasards heureux , des surprises . De l’errance .

Qui , de la matière ou de vous , l’emporte alors ? L’heure n’est pourtant pas à la lutte , à l’ffirmation , mais aux divagations. Là , baladeuse , abandonnée à elle-même , la main court dans la matière, fait son sillon dans ce champ des couleurs qui sont des orages d’images . Parfois ça coule , ça dérape , ça gicle , ça tache . Qu’importe . Ce ne sont pas là des choses destinées à se pavaner sur les murs . Sauf après , quand le mort aura gelé : et la tête généreuse , d’image , et la main baladeuse de délices . Alors ces petits accidents , incidents , ces riens sont des trésors . Des murmures , des confidences . Il faut tendre l’œil , comme l’on tend l’oreille à quelqu’un qui vous murmure un secret . En art , toute école nouvelle affecte généralement le sens critique , comme une maladie grave . Il y a un moment où le mal en sa période de plus grande intensité ne nous laisse pas deviner ses véritables conséquences , et le caractére exact de son offensive nous échappe . Nous ne sommes , alors , que des alpinistes sur les diagrammes accidentés tracés chaque jour sur nos feuilles de températures…La convalescence seule nous permet de reconstruire l’histoire de nos souffrances et de déterminer avec précision leurs suites .

C’est le regard de l’histoire , celui du futur , qui pratique l’amalgame et considére la production artistique qui précéde comme l’effet , la conséquence , le produit , le miroir ou l’explication rationnelle d’une époque.Dans un présent qui permet encore tous les revirements de chacun des artistes ici confrontés et les cassures de perspective qui sont le fait de démarches honnêtes , en rapport étroit avec une sensibilité sujette à des questions , des remises à jour , il convient de regarder l’œuvre pour ce qu ‘ elle est. Détachée de son temps , dans la nudité du dialogue dont elle résulte entre le peintre et son environnement . Dans sa perspective de rétrospective , l’œuvre de Abdul , aujourd’hui disparu , traduit bien cette oscillation d ‘une sensibilité se référant au monde extérieur , mais faisant son miel . De Debbèche à Yahia , de Berraîes à Ammar , c’est moins le portrait d’une génération que d’individus très circonscrits dans leur personnalité , leurs problèmes . La diversité ici n’est pas un caprice , mais l’ouverture d’esprit d’ un regard . Celui qui , rassemlant des œuvres , fait à son tour une œuvre d’art .

Voilà enfin un homme tout à fait inégal , donc tout à fait génial . Rien n’est en effet moins euphorisant que la ligne impéccablement filée , le stupide sans fautes . Au rebours , le faux pas , l ‘œil cerné , nous empoignent aussitôt . Une fêlure rend tout à coup l’objet , ou l’œuvre , plus chère encore à nos yeux .

Ainsi , Jilani Ben Salah Abdulwahab connu plutôt , sous le nom de Abdul , qui , d’origine andalouse ,d’Alméria ,un des joyaux de l’ Espagne mauresque , naquit le 3 octobre 1890 à Mahdia et décéda en 1961 à Paris , n’a pas peint que des chefs-d’œuvre , mais néanmoins , il en a peint quelques uns , ce qui n’est pas donné à tout le monde , n’est- ce pas ? Tenez , prenez le paysage . Le temps de prendre du recul devant les cimaises et de le regarder , et déjà ce qui n’était qu’ illusion s’éloigne de vous , et déjà l’étrange vérité des couleurs vous emporte au-delà de l’immanent , dans un réel plus réel que la réalité , un réel que votre esprit affamé d’émotions recrée instantanément dés lors qu’ à l’ombre se substitue la proie .

L’homme d’abord . Il était très beau pour ne pas se suffire à lui-même . Et qu’il fut peintre de surcroit ajoute à sa grandeur , à sa gloire . C’est dire qu’on est , avec lui , face à un Dieu grec , à un cas assez unique . Et qu’il entraîne une certaine ambiguîté .Une création considérable peut émaner de n’importe qui .Elle est le paravent derrière lequel s’est déroulée parfois une vie banale . L’artiste est tout entier dans son travail . Alors on l’oublie , au profit de son œuvre seule .

Rien de tel avec Abdul , comme ce fut le cas avec son ami de toujours Modigliani , et avec Ortiz De Zarrate , son compagnon . La stature de l’homme se détache de l’œuvre , se définit comme une entité . Il est ainsi des <<passants considérables >> comme disait André Breton , qui bouleversant un peu l’idée qu ‘on se fait de ses voisins , des autres , mais conforte cette idée ( rarement vécue ) , qu ‘il existe une race d’ hommes différents . Et qu’on appellera << artiste >>. Artiste , ou ne visant pas les mêmes objectifs que la majeure partie des hommes , motivés par des ambitions rationnelles , raisonnables . Rien n’est raisonnable chez Abdul . Ni la vie , ni le comportement , ni l’art . Il y a quelque chose du titan . Enseignement primaire à Mahdia , secondaire au lycée Carnot de Tunis , puis la vie d’artiste à Paris .

Tout va très vite pour le jeune Abdul  . Son talent n’attend pas le nombre des années . Jean Pierre Laurens lui prodigue ses conseils techniques et plastiques ; ses rencontres dans l ‘ < Ecole de Paris >> avec Modigliani , P icasso , Vlaminck , Pascin , Léger , Papazoff , Ortiz De Zarrate , Cheval , Derain , Chagall , Soutine , au << Batêau Lavoir >> et à la << Ruche >> lui procurent le reste , la riche expérience des maîtres .    D’emblée , il se lance dans l’aventure avec une fougue qui trahit sa nature véritable . Par nature , il devrait aller vers l’éclat , un art de véhémence . On en verra bientôt le résultat dans le dessin et la peinture , clair , évident. Ses visages , en dessin , rompent carrément avec tout classicisme . Ses ports et campagnes traduisent une luminosité suggérée . Chez lui , les nuances sont à la couleur , ce que le murmure est au dialogue .     

Des nuances et des tons à peine rompus . Une technique propre à l’aquarelle . Sans conteste une peinture qui porte haut sa signature impressionniste . << un hommage à la lumière égale et le désir d’ échapper à sa fixité . Tout en se refusant de sacrifier la réalité des for mes >> écrira plus tard Hatim Elmekki en hommage à Abdul . Jamais un peintre tunisien n’a été un maître incontesté hors des frontières ds son pays , Abdul l’ a été au sein de l’ << Ecole de Paris >> , dont il fut un des fleurons . Le succés grandissant en a fait d’ailleurs un voyageur ( Italie , Espagne , Angleterre , Hollande , Suisse ) . Il exposa partout ses œuvres . De 1922 à 1936 , Abdul accrocha quelques toiles au Salon d’Automne de Tunis . Entre 1922 et 1928 , On le vit également au Salon des Tuileries et au Salon Tunisien .

En effet , Modigliani ne l’a t-il pas immortalisé dans un portrait daté de 1916 ?. La légende veut qu’il ait croqué en une seule séance le portrait de Habib Bourguiba , en 1955 à la veille de son retour du 1er juin à Tunis . La légende veut aussi que la photo de cette rencontre entre Abdul et Habib Bourguiba fasse le tour du monde grâce à sa publication dans << Paris-Match >> de l’époque . On songera toujours au panache d’Abdul , à la rage de Amara Debbèche , à la sérénité de Yahia et l’<< occidentalité >> de Berraîes , des peintres que seuls l’art , l’amitié et l’histoire rapprochent et unissent. ( Lire la suie II )

FATHI CHARGUI

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