Entretien avec Fathi Chargui

Entretien avec Fathi Chargui

Entretien   avec  FATHI CHARGUI

Généralement sauf exception le journaliste est pour le lecteur un nom. Une signature que l'on attend avec impatience ou que l'on se contente de voir, sans plus. Un nom  mais paradoxe anonyme. C'est-à-dire sans visage. Un être que l’on imagine à l'image de ce qu'il écrit, de ce que l’on investi dans ce qu'il écrit. Avec lequel on tombe d'accord ou on discute. Qui savait par exemple que durant trente deux ans FATHI CHARGUI  avait écrit dans « Le Temps » et à « La Presse », qu'on lui avait demandé de participer à la rédaction de plusieurs catalogues édités à l'occasion d’expositions de peinture ? Mais tous ceux qui le lisent depuis des années se sont sûrement rendu compte qu'il n'est pas un journaliste au sens classique du terme qui se contente de rendre compte de l'événement le passant au crible de sa raison. Il est ce que j'appellerai un journaliste d'humeur qui rend compte des événements (culturels en ce qui le concerne) au gré de ses passions, et parti--pris (pourquoi pas ? Baudelaire ne disait-il pas que « La critique doit être passionnée partiale… ») Ce qui ne veut pas dire que FATHI CHARGUI écrit n'importe quoi, n'importe comment, mû par ses sautes d'humeur. Il suffit de lire les réponses aux questions posées. Elles éclairent, cernent le personnage (ou peut-être le rendent plus opaque).

N'est-il pas comme tout homme « ondoyant et divers ». Et plus que tout homme car journaliste, et journaliste culturel. Avec une dose d'humour ce grain de folie que certains « oublient dans l'encrier » Ce qui est un grand dommage.

Quel rôle à jouer le journalisme dans votre vie ?

Si vous voulez la chose à laquelle je tiens le plus, je vous réponds tout de suite oui le journalisme. Mais si vous voulez connaître mon expérience journalistique. J’avoue que je n'ai pas fait d'études de journalisme et que j'ai eu plutôt une formation en juriste dans les universités françaises. Alors, si vous vous demandez comment je me suis trouvé au journal « Le temps », je vous direz que là est mon histoire avec l'information. En fait c'est une histoire d'amour avec l’écrit : concours de circonstances ou de pur hasard. Je me rappelle n'avoir pu contenir ma joie en voyant paraître le 30 novembre  1978 sur la dernière page du « Temps » mon premier article intitulé « Ces exclus de la chaleur humaine »... C'est depuis cette date que vous me lisez. En effet, c’est au « Temps » que j'ai fait mes premières armes et que je dois mon titre de journaliste culturel.

En tant que citoyen et en tant que journaliste, vous entretenez des rapports étroits avec la société. Quels sont ces rapports ? Et quel est leur impact ?

A mon avis, être journaliste ce n'est pas seulement informer, c'est surtout communiquer avec les autres. Pour ma part, c'est écrire tout haut ce que les autres pensent tout bas. Avez-vous remarqué que le journalisme est devenu au fil du temps  un cahier de doléances, le cahier des laissés-pour-compte, des affamés, des mal-logés, des sous instruits, des désinformés, des acculturés ? Sans être un tract, le journal est devenu un porte-voix pour les uns et pour les autres, pour ceux qui annoncent le meilleur (un médicament pour guérir le sida) et pour ceux qui dénoncent le pire (la guerre). C'est l'espoir des uns et le désespoir des autres à l'image de notre société secouée par l’impact des événements. Pour moi, le journaliste c'est un être avant tout impliqué dans la réalité  de sa société. C'est celui qui vit et qui reflète toutes les dimensions politiques, économiques, sociales et culturelles de son pays. Le journaliste sait traduire la nécessité et le besoin, les idéaux et la quotidienneté de tout un chacun. C’est décrire les interactions des rapports humains. Parfois (et comme tous les concitoyens, ce journaliste, c'est-à-dire moi, il arrive de marquer un arrêt et de regarder autour (de moi). Je pense alors que, par rapport aux autres pays, du Tiers-Monde, mon pays évolue rapidement et sûrement. Mais je ne vous le cache pas : à mon grand étonnement, je m'aperçois que certains hommes perdent de plus en plus de leur humanité. Je suis désolé de le dire et je ne veux pas généraliser, ils portent sur leur visage les signes d'une autre civilisation : le stress, l'angoisse, l'anxiété. C'est triste. Faut-il tout imputer au progrès et à la modernité ? On dirait que certaines idées ont été polluées par de « nouvelles valeurs ». La sincérité de cœur n'est plus qu'une relique. Bien plus, elle fait rire. La spontanéité appartient désormais aux primitifs. C'est la froideur des hommes d'aujourd'hui me disait il y a quelques années le chanteur engagé François Béranger, la communicabilité est devenue communication par image interposée. Bref, l'ère au paraître à défaut de l'être. La matière prend le dessus. Elle devient exigence, condition sine qua non dans tout rapport humain. Mieux encore elle s'érige en règle de comportement : Entretenir le voyeurisme, l’arrogance du « M’as-tu-Vu-isme. Sans chercher à étayer ici le pourquoi et le comment de ces « nouvelles valeurs ». Il serait trop long d'en expliquer les vraies raisons. Je me limite à faire purement et simplement le constat de mes rapports à ma société.

La culture étant le produit de la société et la société produisant la culture la question se pose d'elle-même : quels sont vos rapports à la culture ?

Pour répondre, je dois faire un retour en arrière. Je me rappelle avoir assisté à un séminaire consacré au journalisme culturel. Dans l'une des communications présentées, un journaliste avait posé la question suivante : le journaliste culturel est-il créateur ? A mon avis le  journaliste culturel est un créateur à part entière à partir du moment où il recrée l'œuvre critiquée. Comme tout journaliste culturel, je suis quotidiennement amené à réfléchir sur les œuvres artistiques et littéraires de nos créateurs. Qu'elle soit cinématographique, théâtrale, picturale, musicale, littéraire, ou autre, la création d'aujourd'hui évolue au fil des expériences. Il est vrai que, sans afficher un optimisme béat, la création personnalisée se cherche au carrefour des identités, de l'évolution de la société, des expériences outre frontières (occidentales et orientales). Regardez ce qui se passe un peu partout dans le monde. Les peintres d'aujourd'hui rencontrent des problèmes de recherche artistique. Tout bonnement, à ma question : comment appelez-vous vos démarches artistiques, ils répondent tous sans hésiter «  l'art du  pourquoi pas ? » C'est-à-dire faire n'importe quoi au nom de la liberté d'expression picturale. Certes, il y a des créateurs conscients de l'acuité de la question. D'ailleurs en Tunisie, pour cette raison, certains créateurs commencent à avoir une place au soleil. Qu'ils soient cinéastes, peintres, dramaturges, musiciens, écrivains ou autres (je ne cite pas de nom pour ne pas faire de jaloux) se présentent sur la place culturelle comme des talents confirmés. Mais il faut avouer qu'en peinture leur nombre demeure encore limité. J'ai eu maintes fois l'occasion de le dire que ce soit dans les catalogues ou dans les colonnes du « Temps ». Au théâtre, une nouvelle écriture esthétique se démarque du reste des expériences. En musique, le renouvellement de l'écriture se situe au niveau des expériences individuelles. En littérature aussi. Au cinéma, le problème de la création demeure entier. Comme vous voyez notre tâche est dur. Elle ne se limite pas seulement à faire le constat de réussite ou d'échec des manifestations culturelles mais aussi à promouvoir quelque peu la création artistique et littéraire.

Disons-le franchement, sans l'apport du journaliste culturel, le produit culturel ne peut avoir l’impact qu'il mérite. Ce qui ne veut pas dire que le journaliste culturel garantisse le succès d’une création où qu’il justifie son échec. Toutefois il contribue à la faire connaître. En un mot, le journaliste doit jouer en quelque sorte (et j'y insiste encore, le rôle de guide auprès du consommateur sans pour autant chercher à influencer son choix, ses goûts, ses attentes. Combien de fois avons-nous remarqué que telle création qui ne mérite même pas deux lignes sur le  journal parvient à recueillir tous les suffrages du public alors qu’une autre création malgré le tapage et le matraquage publicitaire qu’on lui fait arrive tant bien que mal à garder l'affiche à peine une saison. C'est là que réside la mission de tout journaliste culturel soucieux de promouvoir la création de qualité. Et c'est là aussi que la quête de ce label fait de nous autres critiques culturels des hommes à abattre pour crimes d'objectivité condamnable aussi bien par le public  que par les créateurs eux-mêmes.

Comme tout journaliste de presse, vous écrivez régulièrement. Aussi êtes-vous régulièrement confronté à l'écriture. Quels sont vos rapports avec  et  à  elle ?

Ecrire est pour moi un acte d'amour. C'est communiquer avec le verbe. Ecrire, c’est faire l’amour avec les mots. Faut-il le faire ? Bien sûre l'écriture au quotidien, au jour le jour, est pour le journaliste une urgence, un trait d’union entre l'événement et les lecteurs. Certes, il est vrai que l'écrivain dispose de tout son temps pour mieux réfléchir sur l'acuité des problèmes qui préoccupent sa société. Le journaliste écrit sur le vif et agit à chaud sur les événements qui secouent la quotidienneté de ses concitoyens. L'expérience m'a montré que si l’écrit journalistique saisit l’action dans l’immédiat, l’écrit littéraire appréhende le fait après coup, avec le recul du temps. Evidemment par rapport au livre, c’est le journal qui le caractérise le plus par la rapidité de transmission du message. Le message. Un mot qui a toujours interpelé mon esprit au carrefour des idées. Confidence pour confidence. Je l’ai rencontré en poésie avant de le croiser sur les colonnes du journal. Pour la petite histoire, c’est à la suite de quelques poèmes que « Les Temps Modernes » m'a suggéré d’écrire de la prose. Et ce qui m'encourage dans mon expérience poétique c’est que Léo Ferré m’a conseillé de continuer d'écrire de la poésie. En y réfléchissant, je m'aperçois que l'engagement a quelque peu orienté le message dans tout ce que j'écris. Il est vrai que je n'ai pas encore écrit de livre mais l'idée de me voir publié fait actuellement en moi son bonhomme de chemin. Comme je le disais tout à l'heure. Mon histoire avec l'information est une histoire d'amour avec l’écrit. C'est aussi une histoire d'amour avec l’écrit mis en onde à la radio. Et justement à la chaine internationale de Tunis, j'ai pu réaliser un vieux rêve : marier le texte à la musique et la musique au bruitage. Dans cet esprit, j’ai produit quatre séries d'émissions d’ordre social et culturel : Carte postale, Châteaux de sable, Expression, Le point et la ligne. Sans chercher à théoriser, ma conception radiophonique repose sur trois éléments, texte, musique, bruitage. Car pour moi la musique et le bruitage ajoutent une autre dimension à l'écrit, amplifiant le sens des mots. Pour en revenir à mes rapports avec et à l’écriture, je dirai qu’écrire dans un journal à autant d'importance qu’écrire dans un livre. La charge que je mets est aussi grande dans les deux cas.

Propos recueillis par Sophie Goulli

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